MAISON BEAULIEUNouvelles fortunesCollection Iron BondsÉditions privées
Nouvelles fortunes · Maisons et usages

Une collection familiale en fiction : faire entendre des attachements qui ne se ressemblent pas

15 min de lecture

Une collection quitte une maison. La personne qui l'a réunie voit déjà les objets installés ailleurs, entourés des mêmes conversations. Ceux qui les recevront imaginent autre chose, ou n'imaginent encore rien. Pour écrire cette séparation, donner un objet à chacun ne suffit pas. Le romancier doit choisir qui regarde, ce que ce regard attend et le moment où un autre personnage vient contrarier cette attente. Les objets peuvent continuer leur chemin sans porter un souvenir unanimement heureux.

Iris, Maud, Lucien et Noé appartiennent à une scène créée pour cet atelier. Iris veut donner six coupelles de verre qu'elle possède. Maud et Lucien ont souvent dîné chez elle enfants ; Noé n'assistait pas à ces repas. Les coupelles sont intactes et identifiables, sans estimation, provenance à établir ou technique de conservation. Nous ne modifions aucun manuscrit d'Alistair de Montclair. La question sera celle des points de vue et des gestes dans ce récit, pas celle d'un partage à résoudre par le calcul.

James, Poynton II : Fleda découvre un attachement ignoré par la transmission.

O. Henry, Gift of the Magi : les cadeaux arrivent après deux sacrifices.

Hawthorne, Great Carbuncle : le couple repart sans la pierre.

Notre famille, ses repas et ses réponses sont inventés séparément. Elle ne reproduit ni leur intrigue ni leur dénouement. Voici une seule suite de scènes, avec des possibilités de rédaction que nous écartons à mesure que les personnages agissent.

Commencer dans le regard de celle qui donne

Iris a posé les six coupelles sur la nappe blanche. Elle a tourné leurs motifs vers la porte, comme lorsqu'elle préparait les desserts. Elle en recule une de quelques centimètres : c'était celle placée devant Maud, dont le coude dépassait toujours du bord. Au bruit d'une voiture, elle remet son tablier droit et regarde le service. Elle pense que les enfants auront plaisir à reconnaître leurs places. Le récit commence ainsi avec une attente d'Iris, avant que les invités aient vu ce qu'elle a préparé.

Ce commencement nous donne un détail exploitable : le retrait de la coupelle. Plus tard, Maud s'assied précisément devant cette place et ramène la coupelle au bord. Iris tend déjà la main pour la repousser, puis s'arrête. Maud la garde près d'elle pendant qu'elle parle. Un premier désaccord apparaît dans deux mouvements opposés. Nous n'écrivons pas qu'Iris aime l'ordre et que Maud revendique sa liberté pour toute la vie ; nous faisons rencontrer deux façons d'occuper cette table, sur un objet et dans une minute présentes.

Iris dit : « Je me souvenais que tu n'avais jamais assez de place. » Maud répond : « Je voulais surtout être assez près pour finir avant que tu débarrasses. » Elles parlent du même coin de table et du même repas habituel. Aucun témoin nouveau ne départage leurs heures, aucun souvenir ne remplace celui de l'autre. La première se rappelle un aménagement qu'elle faisait ; la seconde, une hâte qu'elle éprouvait. Dans la scène choisie, Maud n'accuse pas Iris d'avoir volontairement pressé les enfants. Elle lui dit ce qu'elle cherchait à faire en ramenant l'assiette.

L'auteur pourrait commencer par une phrase collective : « Ils retrouvèrent avec bonheur les coupelles de leur enfance. » Nous la retirons, car elle aurait déjà répondu pour Maud. La même nappe peut rester belle dans le regard d'Iris sans devenir un bonheur attribué aux trois visiteurs. Notre ouverture étroite a aussi une conséquence de rythme : le déplacement de Maud ne contredit pas une vérité annoncée par le narrateur, mais surprend l'attente installée chez Iris. Le lecteur accompagne cette surprise au moment où la main de la tante se suspend.

Iris demande alors quelle coupelle Maud souhaite prendre. Maud regarde la table et désigne une petite, à bord lisse, qui ne figurait pas devant elle autrefois. Elle explique qu'elle veut y poser les boutons détachés qu'elle garde sur son bureau. Iris répond qu'elle avait prévu pour elle la plus grande. Maud repose cette grande coupelle et prend la petite dans sa main. La scène obtient son premier départ choisi : elle ne ramène pas un service du dîner chez elle, mais un objet pour une activité qui lui appartient aujourd'hui.

Nous gardons le geste de reposer la grande coupelle. Une rédaction disant simplement « Maud choisit autrement » donnerait la divergence, sans montrer ce qu'Iris doit maintenant voir sur la nappe : son ancienne place demeure occupée par un objet qui ne partira pas avec Maud. La tante ne sourit pas tout de suite. Elle vérifie le bord de la petite coupelle et apporte du papier pour l'envelopper. Ce soin actuel permet à la scène de continuer sans qu'une phrase nous assure qu'elle a compris toute sa nièce.

Donner une scène différente au second attachement

Lucien a laissé Maud choisir avant de toucher au service. Lorsque Iris se tourne vers lui, il prend deux coupelles presque ensemble et les maintient l'une contre l'autre. Sa tante lui dit qu'elle se doutait qu'il en voudrait davantage. Il répond qu'il pense à la cuisine, après les repas, quand ils les lavaient tous les deux. Maud se lève pour apporter son manteau ; Lucien continue à regarder les objets. La scène déplace donc son attention hors du dîner que les autres viennent d'évoquer, vers un moment où Iris et lui restaient seuls.

Pour cette courte mémoire, nous introduisons un geste plutôt qu'un second tableau complet de l'enfance. Lucien passe le pouce sur le bord comme lorsqu'il vérifiait qu'il n'y restait plus de mousse. Iris prend l'autre coupelle et fait le même mouvement, puis la lui rend. Ce rapprochement n'est pas une démonstration que tous les souvenirs du service seraient doux. Il appartient à Lucien et trouve chez Iris une réponse particulière. Maud n'est pas appelée à se rasseoir pour l'approuver ; son absence provisoire permet justement à cette intimité de rester entre eux.

Iris ajoute : « Tu pourras enfin faire les grands dîners chez toi. » Lucien cesse de frotter le verre. Il ne donne pas de réponse au projet qu'elle vient de lui prêter. Après un silence, il dit qu'il veut garder les deux coupelles mais qu'il ne prépare aucun dîner. Il avait commencé à envelopper les objets côte à côte ; il défait le papier pour les protéger séparément. La conversation a introduit une attente nouvelle, et son geste ménage un délai avant son refus. L'objet aimé demeure dans sa main pendant qu'il refuse le rôle annoncé.

Maud revient à ce moment. Dans une première version, elle lançait : « Nous n'avons plus envie de tes dîners », et Lucien n'avait plus qu'à acquiescer. Nous supprimons cette intervention. Elle aurait fait du refus de Lucien une confirmation de celui de sa cousine, alors que sa difficulté est différente : il souhaite prolonger un tête-à-tête, et redoute qu'on lui demande de recevoir tout le monde à son tour. Dans la version retenue, Maud déplace sa chaise sans commenter. Lucien termine sa phrase devant Iris lui-même. Sa décision obtient son locuteur et sa forme.

Iris lui propose de garder seulement une coupelle s'il manque de place. Lucien répond que ce n'est pas la place qui manque. Il en veut deux parce que leur lavage se faisait à deux. Iris cherche alors un emballage plus large et met les deux paquets dans le même sac. La conversation ne se termine pas par une assurance sur l'absence de toute attente familiale ; elle se termine par une action compatible avec la demande formulée. Le service ne lui est pas remis comme un programme de repas. Iris lui donne les deux objets qu'il a choisis, sans ajouter les autres au fond du sac.

La différence avec Maud reste concrète. Maud a écarté la coupelle de son ancienne place et choisi un usage nouveau. Lucien a conservé un lien avec un ancien geste tout en refusant un usage nouveau proposé par Iris. Rendre leurs dialogues identiques sous une même formule de détachement aurait supprimé cette opposition. Nous avons besoin de la garder pour la visite suivante : Maud pourra employer son objet sans montrer le repas ; Lucien pourra conserver les siens sans les employer au cours d'une réception.

Accueillir un choix qui ne possède pas de souvenir préalable

Noé a passé la première partie de la rencontre près de la fenêtre. Il n'a pas reconnu les places et ne savait pas qui mangeait dans quelle coupelle. Iris lui en montre une ornée de petites feuilles. Elle demande : « Celle-ci, elle ne te rappelle vraiment rien ? » Noé regarde le motif et répond qu'il lui rappelle un dessin vu la veille dans une vitrine. Iris détourne les yeux. Elle attendait un lien avec la maison ; il lui en a donné un, mais situé ailleurs et sans rapport avec les anciens repas.

Nous conservons cette réponse maladroite. Faire découvrir soudain à Noé un souvenir enfoui permettrait une réunion plus facile, mais changerait le personnage qui n'assistait pas aux dîners. Dans notre suite, il peut apprécier une coupelle sans rattraper une enfance commune. L'auteur ne transforme pas son attention à la vitrine en faute morale. Noé a répondu à ce qu'on lui demandait avec ce qui lui venait réellement dans la scène. Le malaise d'Iris tient à l'écart entre sa question et la rencontre qu'elle espérait, pas à une preuve que son cadeau serait méprisé.

Noé demande s'il peut prendre les trois coupelles restantes pour les disposer sur une étagère à laquelle il travaille. Iris ouvre la bouche pour parler des desserts, puis lui demande ce qu'il compte y mettre. Il répond qu'il ne le sait pas encore ; il aimerait d'abord regarder leurs couleurs à côté de ses carnets. Elle lui fait préciser qu'il souhaite les trois. Il répond oui. Iris les rapproche et prépare un troisième paquet. Son choix est assez renseigné pour la scène : il veut cet ensemble, mais son emploi final n'a pas été fixé.

Une phrase disant « chacun emporta désormais sa part de la mémoire familiale » serait inexacte pour Noé. Nous retenons plutôt trois sorties successives du vestibule. Maud tient son petit paquet contre son manteau ; Lucien pose le sac près de ses pieds le temps de mettre ses chaussures ; Noé demande un morceau de papier supplémentaire pour couvrir la dernière coupelle. Les quantités sont différentes et restent sans classement du mérite des destinataires. Noé ne reçoit pas trois fois plus de souvenir, Lucien n'en reçoit pas deux fois moins. Les façons de partir prolongent les choix que nous avons écrits.

Iris reste seule devant la nappe. Elle y trouve le cercle plus sombre laissé par une coupelle encore humide et essuie cet endroit. Nous nous arrêtons sur cette action, sans lui donner la pensée que tout serait réglé ou qu'elle aurait été abandonnée. Elle avait préparé un retour aux places ; les visiteurs viennent d'emporter les six objets dans des projets séparés. Essuyer la nappe termine matériellement la journée, mais n'impose pas encore un sens affectif à cette séparation. La visite future devra rencontrer les choses telles qu'elles sont devenues ailleurs.

Révéler les usages au lieu de les annoncer ensemble

Trois semaines plus tard, Iris arrive chez Maud. Elle remarque la petite coupelle sur le bureau, avec des boutons de tailles et de couleurs différentes. Une chaise posée devant le bureau empêche de la voir entièrement depuis la porte. Iris la pousse légèrement. Maud, qui vient chercher deux enveloppes, ramène la chaise et s'assied. Elle prend un bouton dans la coupelle puis le pose sur une enveloppe portant le nom d'une amie. Dans les données de notre histoire, elle avait promis de lui remettre ce bouton retrouvé chez elle ; aucun ouvrage de couture n'est décrit.

La scène fournit à Iris un usage qu'elle n'avait pas seulement à croire sur parole. Maud se sert effectivement de la petite coupelle pour retrouver un élément parmi les autres et accomplir la remise annoncée. L'objet familial reste sur le bureau pendant que le bouton part dans l'enveloppe. Iris dit que les couleurs cachent le fond. Maud répond qu'elle regarde surtout les bords lorsqu'elle cherche quelque chose. Elles n'évaluent pas le même détail de ce qu'elles voient. La remarque d'Iris ne déclenche aucune restauration du service sur la table : Maud ferme l'enveloppe et laisse les boutons où ils sont.

Iris pourrait, dans une autre version, demander aussitôt une photographie pour expliquer ce nouvel emploi aux autres. Nous écartons cette demande, qui conduirait vers un problème distinct de représentation et de circulation d'une image. Notre suite garde la visite présente. Iris voit Maud revenir au bureau après le café et lui demande si elle l'interrompt. Maud lui dit qu'elle a dix minutes pour marcher avec elle. La conversation continue dans la rue, alors que la coupelle demeure à l'intérieur. L'objet n'a pas besoin d'être constamment entre elles pour que leur rencontre dure.

Chez Lucien, la visite suivante rencontre une autre difficulté. Les deux coupelles sont dans une armoire fermée. Il les sort lorsque sa tante demande à les revoir. Iris propose de les poser sur la table du déjeuner ; il les remet dans l'armoire et apporte deux bols qu'il utilise habituellement. Elle en choisit un, puis lui demande pourquoi il ne se sert pas des coupelles. Lucien répond qu'il préfère les regarder quand il est seul. Le déjeuner se fait avec les bols nouveaux, sans que la tante obtienne la scène qu'elle vient de proposer.

Nous gardons à Lucien cette réponse actuelle et cette réserve, sans l'expliquer par une peur supposée de casser le verre. Il n'a exprimé aucune crainte de rupture. Introduire cette raison pour le rendre plus facilement compréhensible ferait remplacer son choix intime par un souci pratique inventé. Lorsqu'Iris se lève après le déjeuner, il ouvre l'armoire une seconde fois et les regarde avec elle. Cette initiative différente vient de lui. Elle offre à Iris une place dans son regard du jour, sans transformer le repas précédent en refus général de lui montrer les objets.

Noé les reçoit ensuite tous chez lui. Ses trois coupelles sont sur l'étagère ; une seule contient des papiers pliés. Les deux autres sont vides. Iris les observe et dit qu'elle avait imaginé les voir toujours ensemble. Noé lui montre qu'elles sont bien sur la même planche, séparées par ses carnets. Cette réponse littérale ne résout pas ce qu'elle éprouve. Lucien lui demande plutôt ce qu'elle aurait voulu revoir. Iris répond : « Le milieu de la table. » Elle a enfin nommé une disposition qui lui manque, alors qu'elle parlait jusque-là seulement des coupelles.

Cette réplique donne un objet précis à la suite du dialogue. Noé ne doit pas enlever ses carnets pour démontrer qu'il est reconnaissant ; Lucien ne doit pas rapporter ses deux coupelles pour refaire six places. Maud demande à Iris si elle souhaite déjeuner ici avec eux. Iris répond oui. Le repas à venir peut lui offrir des présences, mais personne ne promet qu'il reconstituera l'ancien milieu de table. Nous avons obtenu une invitation actuelle après l'aveu d'un manque, avec le manque encore visible dans les trois objets espacés sur l'étagère.

Ne pas demander au dernier repas de fournir un verdict

À table, Iris lève son verre. Elle dit qu'elle est contente que les coupelles aient enfin retrouvé une famille. Maud ne lève pas le sien ; Lucien regarde Noé. Le récit conserve ce petit arrêt. La formule ne retire pas les objets aux visiteurs, mais présente leur situation nouvelle comme une retrouvaille qui aurait été attendue par les trois. Maud répond qu'elle est contente de les voir aujourd'hui, puis boit. Elle ne reprend pas la phrase d'Iris, et elle ne lance pas davantage un discours pour condamner tous les anciens repas.

Lucien demande à Noé ce qu'il a placé dans la coupelle de l'étagère. Noé lui montre les noms de livres qu'il souhaite chercher. L'un d'eux les fait discuter ; Iris connaît un autre livre du même auteur et se joint à eux. Ces noms et livres restent fictifs et ne sont pas reproduits comme références documentaires. La conversation déplace l'intérêt de la table vers une curiosité commune présente. Les objets y contribuent sans servir d'urne où chacun devrait déposer le même souvenir. Maud pose une question sur un titre, alors qu'elle n'avait rien ajouté à la formule du toast.

Dans une première fin, Iris comprenait aussitôt qu'elle avait eu tort de vouloir transmettre ses souvenirs et déclarait les enfants entièrement libres. Nous retirons cette résolution. Elle donnait un verdict général là où les scènes n'avaient produit que des ajustements particuliers. La fin retenue la montre demandant à Noé de rapprocher son assiette avant de se raviser : « Tu es bien là ? » Il répond oui, où il est. Elle garde sa main autour de son verre et poursuit la conversation. Son ancienne habitude existe encore, mais elle a cette fois attendu une réponse avant d'intervenir.

Ce dernier geste répond au recul de la coupelle devant Maud, au commencement. La différence ne consiste pas à faire disparaître Iris sous une tante devenue parfaite. Elle passe d'un placement imaginé pour l'autre à une question sur sa place actuelle. Le lecteur peut reconnaître ce changement parce qu'il a vu les deux gestes séparés par les choix, les départs et les visites. Aucune coupelle n'est revenue sur la table pour boucler commodément le décor. Celles de Maud et de Lucien sont restées chez eux ; celles de Noé sont sur son étagère.

Après le repas, Iris demande à Lucien de l'accompagner à l'arrêt. Maud reste un moment avec Noé pour choisir le livre dont ils ont parlé. La famille ne sort pas en procession derrière celle qui avait donné les objets. Deux conversations prolongent la rencontre dans deux directions. Lucien dit à Iris qu'il lui montrera les coupelles lorsqu'elle reviendra ; elle répond qu'elle aimerait aussi découvrir les autres objets de son armoire. La prochaine visite reçoit une possibilité nouvelle, sans engagement à rejouer la séance de lavage de leur enfance.

La séparation peut donc finir sans réconciliation proclamée. Iris a donné ce qu'elle voulait donner et découvert des emplois qu'elle n'avait pas choisis. Maud a emporté un objet sans reprendre sa place au dîner, Lucien un souvenir sans devenir l'hôte attendu, Noé un ensemble sans inventer une mémoire commune. Pour poursuivre ce roman, l'auteur dispose de ces relations différentes et de leurs gestes déjà accomplis. Il n'a pas besoin de remettre les six coupelles côte à côte pour que les personnages puissent se rencontrer de nouveau.