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Huit syllabes pour un poème privé : compter la ligne que l'on veut vraiment donner

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Lettres, photographies et épreuves sur une table de travail éditorial
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Écrire et construire le récit · 17 min de lecture

Élise prépare un court poème pour un livre privé fictif. Paul lui demande des vers de huit syllabes. Elle souhaite y garder une parole pour demain, accueillir une visite le soir et laisser un livre ouvert. Ils vont composer leurs phrases, puis choisir leurs limites de vers. Le nombre demandé ne détermine ni les personnes qui accomplissent les gestes ni le moment auquel ils les promettent.

Recueillement est un poème de Baudelaire.

Le Vallon est un poème de Lamartine.

Tristesse est un poème de Musset.

Ces textes ont été lus. Nous ne reprenons ni leurs images ni leurs récits. Les phrases suivantes sont composées pour notre cas ; leurs lectures syllabiques seront explicitées.

Nous limitons l'exercice à ces lectures données. Un e caduc compte devant une consonne à l'intérieur du vers ; il ne compte pas devant une voyelle ni en fin de vers. Nous évitons ici les mots dont plusieurs découpages demanderaient une décision de diérèse, les h à traiter séparément et les recherches de prononciations régionales. Cette convention de composition n'est pas un enregistrement de personnes réelles. Compter les lettres ou les mots ne remplace pas le découpage annoncé.

Le même verbe ne fournit pas toujours le même nombre

Élise compose d'abord « Je garde ce mot pour demain ». Le compte donné est Je, gar, de, ce, mot, pour, de, main : huit. Le e final de garde précède le c de ce ; il occupe donc une place dans cette lecture. Demain en occupe deux. Paul avait compté les six mots et annoncé six. Élise lui remet les huit positions sans changer la phrase. Elle conserve précisément ce mot : son personnage sait quelle parole elle retient, même si le lecteur n'en connaît pas encore le contenu.

Paul compose ensuite « Je garde un mot dans le cahier ». La ligne compte également huit : Je, garde, un, mot, dans, le, ca, hier. Le e de garde rencontre cette fois la voyelle de un ; garde ne prend qu'une position. Les huit ne viennent donc pas des mêmes divisions que dans la première proposition. Paul ajoute un mot graphique à la phrase précédente, mais ne doit pas ajouter mécaniquement une syllabe à son total. Élise reçoit une ligne où le déterminant et la destination compensent autrement la place retirée au verbe.

Elle ne choisit pourtant pas cette seconde phrase pour sa première page. Ce mot désignait une parole déjà reconnue par la personne qui la garde. Un mot dans le cahier présente une parole moins précisément désignée et lui donne une inscription que la première phrase ne racontait pas. Élise veut conserver une parole pour le lendemain, sans la poser déjà dans un cahier. Elle garde donc la première formulation et réserve la seconde à un autre essai. Le résultat égal à huit permet de comparer les deux ; il ne rend pas leurs objets et leurs actes identiques.

Ils essaient alors « Je garde ce mot dans le livre ». Je, gar, de, ce, mot, dans, le, livre font huit sous leur lecture ; le e terminal de livre n'ajoute aucune position. Cette troisième phrase conserve ce mot, mais transforme la conservation temporelle en une localisation. Élise choisit de ne pas l'introduire à la place de demain. Paul garde sa segmentation sur la fiche, puis sépare cet essai du vers remis. Ils ont trouvé trois phrases mesurées, dont une seule répond à la décision de leur première page.

Une précision nouvelle demande un remplacement réellement composé

Pour un deuxième état du poème, Élise veut maintenant conserver une inscription : le mot devra se trouver dans le cahier et y être encore gardé. Paul essaie « Je garde encore ce mot demain ». Leur lecture donne Je, garde, en, co, re, ce, mot, de, main : neuf. Le e de garde s'efface devant encore, mais celui d'encore compte devant ce. Paul avait retiré les deux e au motif qu'ils se trouvent dans des mots souvent prononcés rapidement. Élise lui rend les deux environnements différents avant d'examiner une autre formulation.

« Je garde encore un mot demain » donne au contraire Je, garde, en, core, un, mot, de, main : huit. Le e d'encore ne compte plus devant un. Élise constate que la correction métrique a également remplacé ce par un et n'a pas placé le mot dans le cahier demandé. Elle ne retient pas cette phrase pour la nouvelle version. L'absence du cahier est précise ; elle ne peut être réparée par une remarque au-dessous qui prétendrait que le vers le nomme. Ils doivent décider quelle partie de la demande sera effectivement formulée.

Paul propose de répartir le contenu sur deux vers. Il compose « Je garde un mot dans le cahier », puis « Ce mot y reste pour demain ». Le second donne Ce, mot, y, res, te, pour, de, main : huit. Reste retrouve une syllabe finale devant pour. Le pronom y reçoit le cahier dans la première ligne, et ce mot retrouve au début de la seconde la désignation que la première avait laissée ouverte. Élise conserve les deux lignes ensemble. La présence continue du mot est maintenant racontée par reste ; ils n'ont pas seulement ajouté un adverbe au premier vers trop long.

Une autre seconde ligne, « Ce mot reste là pour demain », aurait également huit : Ce, mot, res, te, là, pour, de, main. Élise choisit pourtant y plutôt que là. Dans cette paire de vers, y rattache directement le lieu à dans le cahier ; là pourrait recevoir un endroit montré ailleurs dans la scène. Elle ne prétend pas que là serait toujours impropre. Elle décide d'utiliser le lien grammatical disponible dans la première ligne et garde la version où le mot est demeuré dans cet objet. Paul retire son geste de désigner la table, qui accompagnait son autre proposition.

Une fin de vers change le compte sans supprimer la lettre

Paul cherche une autre disposition avec les mots déjà composés. Il essaie de finir une ligne sur « Je garde ce mot », puis de commencer la suivante par « pour demain ». Dans la première, Je, gar, de, ce, mot donnent cinq ; dans la seconde, pour, de, main donnent trois. Ils retrouvent huit en additionnant cinq et trois, mais n'obtiennent pas deux vers de huit. Élise retire cette disposition de leur commande présente. Le groupe pour demain demeure possible dans une phrase, sans que sa présence au début d'une ligne lui fournisse les places qui lui manquent.

Une coupure après garde donne un effet différent. « Je garde » en fin de vers se lit Je, garde : deux. « ce mot pour demain » en fait cinq. Leur somme n'est plus huit, mais sept : le e de garde, qui comptait à l'intérieur du vers avant ce, ne compte plus à sa fin. Paul constate que la liste des mots et des lettres est demeurée identique. Le changement porte sur la frontière où leur convention arrête le compte. Élise ne remplace pas le nombre du texte initial par sept ; elle conserve deux dispositions avec deux découpages annoncés.

Pour la copie destinée au livre, elle choisit donc de garder « Je garde ce mot pour demain » comme un seul vers, même si la ligne se repliait visuellement dans une page étroite. Paul voulait appliquer la règle de fin à chaque ligne matérielle de ce repli. Élise lui montre la fin de vers déclarée après demain, pas après le dernier mot visible sur une ligne de la maquette. Ils distinguent ainsi le vers de ses lignes d'affichage. Aucune largeur de caractère réelle n'a été mesurée ici ; la décision porte sur la limite linguistique qui restera donnée au texte.

Huit ne désigne pas obligatoirement deux groupes de quatre

Paul souhaite marquer une séparation après quatre syllabes dans le premier vers. Je, gar, de, ce atteignent quatre, puis mot, pour, de, main en donnent quatre autres. La séparation tomberait donc entre ce et mot. Élise peut la repérer sur le compte, mais refuse de la présenter comme la fin d'un groupe grammatical autonome. Le déterminant attend son nom. Elle conserve le vers de huit sans ajouter dans sa lecture une pause obligatoire qui ferait de ce une désignation achevée. Leur première commande n'avait demandé aucune séparation intérieure particulière.

Dans une autre proposition, Paul écrit « Je garde un mot pour demain ». Je, garde, un, mot occupent quatre, puis pour, de, main seulement trois. Il avait conservé huit en recopiant les deux blocs de la fiche précédente, sans refaire le compte de garde devant un. Élise refuse cette copie et garde le sept réellement obtenu. Elle ne veut pas effacer l'élision après avoir choisi le déterminant qui la déclenche. La construction en groupes a changé avec la formulation ; les frontières de la fiche ne restent pas des données fixes pendant que les mots voisins sont remplacés.

Ils composent pour une branche différente « Je garde un mot dans le cahier ». Les quatre premières positions, Je, garde, un, mot, se ferment maintenant sur un groupe complet ; dans, le, ca, hier en donnent quatre autres. Paul peut proposer une lecture en deux groupes de quatre sans isoler le déterminant. Élise l'accepte pour cette branche qui fait inscrire le mot. Elle garde néanmoins sa première ligne pour la page qui voulait seulement le conserver pour demain. La facilité de la séparation intérieure n'a pas décidé à sa place de transformer le contenu de cette page.

Faire entrer le livre ouvert sans raconter une ouverture absente

Élise poursuit la première scène avec « Je pose enfin le livre ouvert ». Ils donnent Je, pose, en, fin, le, livre, ou, vert : huit. Le e de pose rencontre enfin ; celui de livre rencontre ouvert. Paul avait inscrit dix en conservant dans chacun de ces deux mots une position finale. Élise corrige les deux contacts, puis garde ouvert comme état du livre posé. Cette phrase ne raconte pas qui l'a ouvert ni une ouverture accomplie dans le vers. Le compte sert une formulation précise ; il ne transforme pas l'adjectif final en un verbe supplémentaire.

Paul propose « Je pose le livre ouvert ». Je, po, se, le, livre, ou, vert donne sept. Retirer enfin enlève deux positions du mot, mais rend une position à pose, dont le e rencontre désormais le l de le. Le total ne tombe donc pas de huit à six. Élise inscrit cette différence sur la fiche avec les deux segmentations. Elle choisit de garder enfin dans la scène : son personnage attendait de pouvoir poser ce livre, et la nouvelle phrase courte aurait retiré cette arrivée attendue. Elle n'ajoute pas un mot quelconque pour rendre au vers une place abstraite.

Une autre correction mesurée, « Je pose ce livre enfin », donne Je, po, se, ce, livre, en, fin : sept encore. Le e de livre rencontre enfin, tandis que pose précède ce. Paul déplace enfin vers la fin, mais ne retrouve pas une place nouvelle par ce seul mouvement. Élise garde cet essai comme une autre phrase courte. Elle ne déclare pas qu'il faudrait seulement inverser deux mots pour conserver automatiquement la mesure. Le voisin de chaque e a changé : ils doivent recalculer les contacts locaux et constater le compte du vers effectivement composé.

Elle essaie alors « Je pose ce livre ouvert là ». Je, po, se, ce, livre, ou, vert, là donne huit. Cette fois, le lieu indiqué tient la dernière place. Élise pourrait retenir cette version en donnant un lieu montré, mais elle refuse de l'utiliser dans la scène actuelle, où elle souhaite exprimer la fin de l'attente. Paul retire son doigt pointé vers la chaise et conserve la phrase avec enfin. L'égalité de huit avait permis deux formulations avec des accentuations et des repères différents ; le choix de scène a décidé quel dernier mot recevra le vers.

Deux personnes peuvent garder huit en échangeant leurs rôles

Le vers suivant doit accueillir Paul sans qu'Élise lui fournisse un cahier. Elle compose « Tu viens ce soir sans ton cahier ». Tu, viens, ce, soir, sans, ton, ca, hier donnent huit. Paul propose une réponse, « Je viens ce soir sans ton cahier », qui conserve exactement le même compte. Il remarque qu'en la prononçant lui-même, il pourrait garder le sens voulu. Sur la page pourtant, la première personne appartient encore à Élise, locutrice donnée des lignes précédentes. Elle serait alors celle qui vient sans le cahier de Paul. Ils doivent attribuer la réponse, pas seulement remplacer une syllabe par une autre.

Élise choisit de conserver tu dans son poème et d'écrire la réponse de Paul dans un passage distinct. Dans ce passage, il peut dire « Je viens ce soir sans mon cahier », huit également. Ton est devenu mon avec le changement de locuteur ; le cahier reste le sien. La mesure avait accepté les deux possessifs et les deux pronoms, mais leur association a demandé deux changements coordonnés. Élise ne place pas la réponse de Paul dans sa propre série de vers en conservant seulement je. Les paroles sont entièrement créées ; cette attribution ne prétend pas retrouver une conversation réelle.

Pour la fin de sa version, Élise compose « Je te rends ce livre demain ». Je, te, rends, ce, li, vre, de, main font huit : le e de livre compte devant demain. Le verbe raconte une restitution prévue au destinataire tu, pas un livre déjà revenu chez lui. Paul essaie de déplacer la date dans une ligne isolée afin de finir le vers sur livre. « Je te rends ce livre » ne donnerait plus que cinq : Je, te, rends, ce, livre. La frontière retire également le e qui comptait à l'intérieur. Élise garde la date dans la même ligne et conserve huit pour son projet de restitution.

Elle compare enfin « Je te rends le livre ce soir ». Je, te, rends, le, li, vre, ce, soir donnent huit. Cette phrase ne précise plus ce livre de la même façon et avance la restitution vers le soir. Paul préférerait la recevoir, mais Élise veut garder demain dans sa version. Elle refuse donc de remplacer le dernier vers uniquement parce que les huit positions restent remplies. Le livre ouvert posé plus tôt demeure celui qu'elle rendra. La visite ce soir n'est pas transformée en une remise accomplie ce soir : leur texte peut faire venir Paul avant la restitution projetée.

Choisir une seconde lecture demande une seconde composition

Paul demande une autre branche, avec une lecture où garde et livre n'ont aucune syllabe finale supplémentaire, même devant une consonne. Nous stipulons cette lecture pour les phrases de cette branche ; elle n'est pas une mesure de tout français parlé. Les quatre vers ne gardent alors pas tous huit. « Je garde ce mot pour demain » en donne sept, puisque garde perd une position. « Tu viens ce soir sans ton cahier » reste à huit. « Je pose enfin le livre ouvert » reste également à huit, car les deux e concernés ne comptaient déjà pas devant les voyelles. « Je te rends ce livre demain » descend à sept. Un changement annoncé pour deux mots a donc partagé le poème en deux mesures différentes.

Élise compose une réponse complète pour cette seconde lecture : « Je garde bien ce mot pour demain », puis les deux anciens vers inchangés, puis « Je te rends bien ce livre demain ». Dans la première ligne nouvelle, Je, garde, bien, ce, mot, pour, de, main font huit ; dans la dernière, Je, te, rends, bien, ce, livre, de, main font huit également. Paul reçoit les deux affirmations renforcées par bien, plutôt que deux comptes modifiés sans mots nouveaux. Élise conserve cette insistance dans la seconde version, mais refuse de la transporter dans la première : garde devant bien et livre devant demain y retrouveraient leur e compté, donnant neuf à ces deux nouveaux vers. Les deux compositions atteignent chacune huit sous leur lecture déclarée ; les échanger sans leur convention casserait précisément les deux lignes qu'ils viennent de réparer.

Quatre syllabes peuvent se terminer au milieu d'un mot

Une branche distincte demande maintenant deux groupes de quatre, avec une séparation située entre des mots entiers. Élise veut y faire confirmer à Paul qu'il conservera le cahier complet, pas seulement une page choisie. Elle prépare « Tu conserveras le cahier ». Ce vers compte huit : Tu, con, ser, ve, ras, le, ca, hier. La mesure totale convient, mais la demande nouvelle ne porte plus seulement sur ce total. Elle exige aussi un endroit où les deux groupes pourront être séparés sans couper un mot.

Paul place d'abord sa séparation après la quatrième position : Tu, con, ser, ve. Il doit alors commencer le second groupe par ras, qui termine conserveras, puis le, ca, hier. Les deux comptes valent bien quatre, mais le second groupe commence par un fragment verbal. Élise retire cette proposition de la remise. Elle essaie une séparation avant conserveras : Tu demeure seul, suivi de sept positions ; après conserveras, les groupes feraient cinq puis trois. Entre conserveras et cahier, le mot le fournirait encore une autre frontière, à six puis deux. Aucun de ces emplacements entre les mots ne donne quatre puis quatre pour la phrase conservée. Elle peut nommer sa quatrième syllabe sans trouver à cette même place la séparation lexicale qu'elle a demandée. Ce contrôle n'est pas une préférence pour une pause plus légère : la frontière proposée traversait réellement le verbe écrit.

Élise compose alors « Tu garderas tout le cahier ». Tu, gar, de, ras forment quatre positions et se terminent sur le verbe entier ; tout, le, ca, hier en forment quatre autres. Paul accepte cette formulation, dont tout porte expressément sur le cahier complet voulu dans la branche. Élise lui avait aussi proposé « Tu garderas ce vieux cahier » : les deux groupes auraient également quatre, mais la phrase ajouterait un âge au cahier sans confirmer qu'il devait être conservé en entier. Elle choisit la version avec tout, puis inscrit sa séparation après garderas. La promesse reste future et adressée à Paul ; elle n'est pas devenue l'ordre « garde » pour supprimer des syllabes. Leur nouvelle ligne répond ensemble au compte de huit, à la frontière entre mots et au contenu de la confirmation. La première formulation mesurée demeure une tentative refusée pour cette demande plus précise.

Remettre un poème avec ses limites décidées

Élise retient quatre vers : « Je garde ce mot pour demain », « Tu viens ce soir sans ton cahier », « Je pose enfin le livre ouvert », « Je te rends ce livre demain ». Chaque ligne reçoit ses huit positions selon la lecture donnée. Aucun schéma de rimes n'était demandé ; ils ne présentent pas ces quatre fins comme une forme rimée accomplie. La version à deux lignes avec le mot inscrit dans le cahier reste séparée. Paul reçoit une composition dont les limites de vers et les sujets des actes ont été choisis ensemble, plutôt qu'une liste de comptes corrects accompagnant des phrases différentes de celles qui seront lues.

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