Aller au contenu
Armes de la Maison BeaulieuMAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRES
Justice & scandales · France

La porte des Jacobins

Au cours des troubles de la Ligue, le premier président Duranti et son beau-frère Jacques Daffis défendent l’autorité d’Henri III à Toulouse. Après plusieurs séances contestées, Duranti est transféré au couvent des Jacobins et Daffis arrêté pour avoir écrit à Bordeaux. Le 10 février 1589, une foule force l’entrée du couvent et assassine Duranti ; Daffis est tué peu après à la Conciergerie. Leurs corps sont inhumés le lendemain dans deux églises des Cordeliers.

Le premier président Duranti se rendit sans escorte aux séances de l’hôtel-de-ville, tandis que Toulouse se divisait entre fidélité au roi et prétentions des ligueurs. Trois jours durant, il tenta d’apaiser les esprits par sa présence et son éloquence. Peu après, une foule armée le tirerait du couvent où il était retenu et l’assassinerait devant la porte incendiée.

La Ligue s’était étendue dans les provinces du royaume au cours des troubles de la fin du XVIe siècle. À Toulouse, Jacques Daffis, avocat général au parlement et beau-frère de Duranti, défendait l’autorité royale comme lui. Selon Champagnac, les magistrats avaient d’abord soutenu la Ligue tant qu’ils la croyaient attachée à la protection du roi ; ils s’en éloignèrent lorsqu’ils jugèrent que les chefs de la maison de Guise poursuivaient leurs propres intérêts. Cette lecture appartient à une chronique favorable à la monarchie, dont les appréciations sur les intentions politiques doivent rester attribuées.

Le duc de Montmorency avait écrit aux habitants pour les appeler à l’obéissance. Les chefs de la ville répondirent en convoquant le conseil municipal et en proposant d’écarter Duranti de toute administration. Le président Bertrand tenta de faire taire les partisans de cette exclusion, tandis que l’avocat Grégoire protestait contre ce qu’il appelait une oppression des suffrages. Les partisans de la Ligue, majoritaires, confièrent la garde de la ville au conseil des dix-huit, qui s’empara rapidement de l’autorité. Un conseil municipal qui devait réunir les notables fut envahi par six cents hommes supplémentaires, pour la plupart armés, qui prétendaient participer aux délibérations. Le tumulte força les capitouls à lever la séance sans décision.

Malgré le danger que la chronique lui prête, Duranti continua de se rendre à l’hôtel-de-ville sans gardes. Il assista aux séances pendant trois jours consécutifs et chercha à calmer les opposants. Le troisième jour, un débat éclata sur l’obéissance due au roi et sur l’exil ou l’emprisonnement des fidèles du souverain. L’avocat Tournier soutint que le serment de fidélité était rompu ; Chapelier demanda qu’on retirât le portrait du roi qui se trouvait dans la salle. Daffis protesta contre ces propositions et défendit les droits royaux. Duranti obtint finalement que l’assemblée s’en remît au parlement. Daffis, désespérant de faire entendre raison à la foule, se retira dans sa maison de campagne, à deux lieues de Toulouse.

Le 29 janvier 1589, une foule se rassembla autour de la maison de Duranti et le pressa, par des prières et des menaces, de convoquer le parlement en séance extraordinaire. Les avis furent partagés et Duranti mit fin à la réunion sans qu’aucune décision fût prise. Des hommes armés attendaient le résultat à l’extérieur ; Champagnac affirme que plusieurs d’entre eux, émissaires des principaux ligueurs, avaient résolu d’assassiner le président. À sa sortie, ils frappèrent son carrosse de coups d’épée et de hallebarde, dont plusieurs traversèrent les mantelets. Duranti s’était tapi au milieu de la voiture et ne fut pas atteint. Son cocher fouetta les chevaux ; près de la maison du magistrat, le véhicule heurta avec violence la margelle d’un puits et se renversa.

Duranti se réfugia à l’hôtel-de-ville. Les fidèles du roi quittèrent Toulouse ou se cachèrent ; les boutiques fermèrent, les chaînes furent tendues dans les rues et des barricades élevées.

Le 1er février, le parlement ordonna le transfert du premier président au couvent des Jacobins. Duranti s’y rendit accompagné des évêques de Comminges et de Castres, de deux capitouls et de gardes. Un poste fut établi devant la porte et reçut l’ordre de ne laisser entrer personne, pas même la fille unique de Duranti. Seuls sa femme, Rose de Caulet, et deux domestiques furent autorisés à s’enfermer avec lui, à la condition de ne sortir ni communiquer avec quiconque. On fouilla soigneusement son domicile et ses papiers, sans y trouver, selon le texte, rien qui pût lui être reproché.

Champagnac affirme que les factieux voulurent ensuite transférer Duranti à la grosse tour de Saint-Jean, espérant que la foule l’attaquerait au passage du marché. La maladie du président l’empêcha d’être déplacé. Le 2 février, des lettres de Daffis destinées à Bordeaux furent interceptées ; il y demandait du secours. On l’enleva de sa maison de campagne et le conduisit à la Conciergerie pour l’interroger. Daffis répondit qu’il n’avait fait qu’accomplir les devoirs de sa charge en écrivant. Les lettres indiquaient que Duranti n’était pas encore mort. Le chroniqueur rapporte que les chefs, craignant qu’il ne s’évadât et ne déjouât leurs projets, décidèrent alors de faire tuer le président sans délai ; il ne produit pas de pièce indépendante pour établir cette décision.

Le 10 février 1589, vers quatre heures de l’après-midi, des hommes que la chronique désigne comme des assassins, suivis d’une foule de près de deux mille personnes, se présentèrent aux Jacobins. Selon le récit, une rumeur avait persuadé les habitants que Duranti voulait livrer Toulouse aux protestants. La foule tenta d’enfoncer la porte du couvent ; n’y parvenant pas, elle y mit le feu. Les gardes ne lui opposèrent aucune résistance. Chapelier entra le premier auprès du président et l’entraîna vers l’ouverture incendiée.

Duranti se mit à genoux et prit congé de Rose, avec fermeté et soumission à la volonté divine selon le chroniqueur. Une fois conduit devant la foule, il demanda quel crime pouvait lui valoir une haine si grande. Sa parole et son calme suspendirent un instant le tumulte. Un homme armé d’un mousquet tira alors sur lui et l’atteignit à la poitrine. Duranti leva les mains vers le ciel et, selon Champagnac, pria pour ceux qui l’avaient tué. La foule se jeta ensuite sur son corps et le frappa ; on le traîna par les pieds jusqu’à la place Saint-Georges et on l’attacha au pilori pour la nuit, derrière une effigie du roi Henri III. Le chroniqueur rapporte aussi des outrages infligés au cadavre, que nous laissons ici sans détails.

Au même moment, la foule se rendit à la Conciergerie, en retira Daffis et le massacra. Son corps fut laissé sur la place. La maison de Duranti fut pillée et sa bibliothèque, assemblée à grands frais, détruite. Le portrait du roi, arraché à la salle de l’hôtel-de-ville, fut attaché à une corde et traîné dans les rues au milieu des cris. Ces actes ne furent pas seulement dirigés contre deux magistrats ; ils frappaient aussi les marques matérielles de l’autorité royale que les ligueurs contestaient dans les institutions.

Le lendemain, un capitoul fit envelopper le corps de Duranti dans un drap avec l’effigie du roi et le fit porter sans cérémonie au grand couvent des Cordeliers. Le corps de Daffis fut enlevé le même jour et inhumé à l’église des Cordeliers de Saint-Antoine. Le récit ne dit pas si une enquête criminelle fut ouverte contre les hommes qui avaient conduit l’assaut ni si des condamnations suivirent.

La mort des deux magistrats poussa le roi à transférer le parlement à Carcassonne et les autres juridictions de Toulouse dans d’autres villes. Champagnac les présente comme des citoyens intègres et de sincères catholiques, d’abord membres de la Ligue, puis ennemis de ceux qui, à ses yeux, avaient détourné cette association de ses buts religieux. Telle est la thèse de son récit ; les faits qu’il rapporte montrent surtout comment les assemblées, les lettres interceptées, les rumeurs de trahison et les signes du pouvoir royal se trouvèrent pris dans la même crise. À Toulouse, la décision des institutions céda devant la violence des rues, et la foule imposa, pour un temps, sa propre justice.

De cette affaire pourrait naître un livre

Aidez-nous à choisir notre prochain livre

Vous venez de lire le récit complet de cette affaire. Elle nous inspire trois projets de fiction, encore à écrire. Lequel aimeriez-vous voir naître ? Votre vote aidera AB Éditions à choisir ses prochains livres.

nouvelle

La liste des absents

Une nouvelle policière entièrement fictive suivrait Margot Bellin, fille d’un greffier municipal dans une ville assiégée. Avant une émeute, elle découvre que six conseillers ont été ajoutés au registre sans y avoir siégé ; chacun reçoit ensuite une menace cachetée. Quand l’un d’eux est retrouvé mort, Margot doit comparer l’encre, les signatures et les horaires de garde. Personnages et affaire inventés. Qui a falsifié le registre pour ouvrir la porte aux assassins ? Aimeriez-vous cette enquête de conseil, de rumeur et de meurtre ?

Chargement des choix…

roman

Les lettres de la rivière

Ce roman criminel fictif prendrait place dans une ville française divisée entre deux factions. Lucien Artaud, porteur de lettres pour un magistrat, est arrêté après la disparition d’un courrier qui devait demander des renforts. Sa sœur Élise apprend qu’un imprimeur a reçu le même texte plusieurs jours plus tôt, mais avec une signature différente. Lorsqu’un capitaine est assassiné, elle doit prouver qui a intercepté la lettre et fabriqué le faux ordre. Tous les personnages et événements sont inventés. Le meurtre répond-il à la politique ou à un vol ? Souhaiteriez-vous ce roman d’enquête au milieu d’une ville coupée en deux ?

Chargement des choix…

trilogie

Les trois portes de la ville

Trois romans de fiction suivraient trois crimes au cours de soulèvements urbains : le meurtre d’un magistrat à une porte de couvent, la disparition d’un imprimeur pendant l’incendie d’un marché, puis l’assassinat d’un messager près d’un pont. Une famille de cartographes, entièrement fictive, conserverait les plans de chaque quartier et aiderait les habitants à reconstruire les itinéraires des foules. Chaque volume aurait son enquête et son coupable. Qui modifie les plans avant les émeutes ? Aimeriez-vous cette trilogie de crimes politiques menée à travers trois villes ?

Chargement des choix…

Un choix par affaire sur ce navigateur, modifiable et retirable. Les projets les plus soutenus nourriront nos choix éditoriaux ; leur publication reste à décider. Comment sont conservés vos choix.

Retrouver les autres projets au Salon →
Le cadre historique et notre part d’invention

Source intégralement lue. Champagnac date explicitement du 10 février 1589 le meurtre de Duranti ; les séances du conseil sont datées du 29 janvier, le transfert au couvent du 1er février et l’interception des lettres de Daffis du 2 février. La source indique ailleurs une détention de cinq jours à l’hôtel-de-ville, durée incohérente avec les dates nommées ; le récit n’en fait pas une chronologie certaine. Champagnac est favorable à la monarchie et hostile aux ligueurs : les accusations de complot, les intentions de tuer Duranti, les propos prêtés aux meneurs et les descriptions de la foule restent explicitement attribués à son récit. Aucune peine judiciaire contre les assaillants n’est rapportée ; aucun procès ou verdict ne doit être inventé. Le meurtre antérieur du duc de Guise n’est qu’un élément de contexte et n’est pas raconté ici ; le dossier public aff-ab-henri-de-guise-blois-1588 couvre cet événement distinct. Les violences postérieures à la mort de Duranti sont évoquées sobrement.

← Toutes les affaires du Cabinet