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Police & pègre · France et Royaume-Uni

La piste d’Arton

Après avoir rencontré le banquier Arton vers la fin de l’hiver 1890–1891, Goron reçoit plus tard un mandat pour le rechercher. À la suite du scandale de Panama, la chasse reprend à travers l’Europe. À Richmond, une opération fondée sur de faux titres attire un sosie plutôt que le fugitif. Goron rapporte que des bons de récompense qu’il avait signés finirent par conduire à l’arrestation d’Arton, avant de témoigner en 1896 dans l’affaire Dupas.

La broche retrouvée aurait pu n’être qu’une anecdote de bal. Vers la fin de l’hiver 1890–1891, une jeune femme se présenta chez le chef de la Sûreté avec deux hommes, dont l’un déclara s’appeler Arton. Elle avait perdu au bal de l’Opéra un bijou de perles noires et de brillants, valant près de trente mille francs. Les confettis, disait-elle, avaient emporté la broche. Goron fit chercher sans succès dans la salle, puis n’y pensa plus. La piste reparut lorsqu’un garçon de dix-huit ans fut pris en flagrant délit de vol à l’étalage dans le quartier du Temple. Une perquisition à son domicile révéla que sa compagne portait la broche disparue.

Ce hasard fit entrer Arton dans le bureau de Goron sans alarme. La compagne du garçon soutint que celui-ci avait ramassé la broche parmi les confettis, puis la lui avait offerte ; elle fut arrêtée parce qu’elle portait le bijou. Goron le rendit à sa propriétaire, l’amie d’Arton, et le financier ainsi que la jeune femme lui exprimèrent une reconnaissance si vive qu’il en attribua le mérite au hasard. Ils demandèrent ensuite la grâce du garçon et de sa compagne, dont l’incarcération leur gâchait la joie d’avoir recouvré le bijou. Le chef de la Sûreté ne voyait alors dans Arton qu’un financier ordinaire, assez généreux pour s’intéresser à deux détenus inconnus.

Arton l’invita bientôt à dîner, en compagnie de députés et de sénateurs. Goron, qui se méfiait des interprétations politiques qu’on pourrait donner à sa présence parmi des proches du général Boulanger, envoya son agent Rossignol s’informer sur l’hôte. Le rapport le peignit sous les traits d’un homme de crédit et de bonnes œuvres. Rien, disait-on, ne ternissait sa réputation. Goron déclina le dîner par un prétexte professionnel : un vol important l’obligeait à passer la soirée en banlieue. Il ne pouvait prévoir qu’un an plus tard il recevrait un mandat de recherche contre le même banquier.

Quand l’ordre arriva du juge d’instruction Welter, Arton avait quitté son domicile de la rue Rouget-de-l’Isle. La perquisition ne fournit qu’un portrait au fusain, dessiné d’après une photographie déjà ancienne. Le signalement était vague. Goron fit diffuser cette image aux agents en France et en Angleterre, mais les semaines s’écoulèrent sans résultat. À la fin de 1892, le nom d’Arton se mit à paraître dans les journaux avec celui du scandale de Panama. Goron rapporte qu’il apprit alors, sans en saisir lui-même les détails, les accusations sur le rôle financier et politique que l’on prêtait au banquier.

Le préfet Lozé chargea d’abord Houillier et Soudais de retrouver le fugitif. Puis il demanda que Soudais accompagne Lemoine, agent de la Sûreté générale, que Goron identifia plus tard comme Dupas. Ce choix étonna les policiers de la Préfecture : Dupas avait déjà rencontré Arton à Venise sans l’arrêter, et détenait, selon Goron, un mandat qu’il aurait pu exécuter. On ne donna pas à Goron d’explication sur l’identité véritable de son compagnon ni sur les circonstances de cette rencontre. Le chef de la Sûreté consigna le fait comme une anomalie qu’il ne savait pas résoudre.

Les agents suivirent plusieurs pistes à travers l’Europe. À Jassy, ils manquèrent Arton d’une heure. Goron se demandait s’il avait été averti ou s’il avait lu le compte rendu télégraphique d’un débat à la Chambre. D’autres fois, ils arrivaient à Hambourg ou à Nuremberg après son départ. L’échec nourrit la plaisanterie publique : à Paris, on raillait des policiers qui semblaient toujours retardataires. Dans les bureaux, la formule circulait : arrêter Arton ne rapporterait peut-être pas d’avancement. Goron dit qu’il n’accordait aucun crédit à ces bruits, mais reconnaît qu’ils pesaient sur le moral de ses agents.

Lorsque Dupas revint à Paris et que Soudais demanda à rentrer, le préfet lui ordonna de rester où il se trouvait, au cas où une nouvelle piste se présenterait. Un secrétaire de Goron transmit la consigne à Soudais dans un langage plus direct : chercher, ou faire semblant de chercher ; ne pas se montrer à Paris ; « tout cela c’est de la politique ». Goron raconte qu’il prit alors un autre chemin. Il partit pour Londres, officiellement pour l’affaire Panisse, mais, selon son propre récit, en réalité pour reprendre la recherche d’Arton. Il emmena Orion et Girodot.

Un courtier de la Cité lui avait assuré qu’Arton vivait près de Londres et trafiquait des titres frappés d’opposition. L’indication était incertaine, mais elle offrait une occasion. Goron acheta des titres italiens mis en opposition et organisa une rencontre dans un pub de Richmond. Girodot devait se faire passer pour un voleur parisien apportant le produit de cambriolages ; des intermédiaires devaient lui présenter le banquier. Les titres et un paquet de vieux journaux serviraient à soutenir la scène. Goron, seul parmi les agents à connaître Arton, devait reconnaître l’homme et donner le signal d’intervenir.

À la gare de Richmond, il observa une femme portant un sac noir, accompagnée d’un homme qui lui ressemblait vaguement. La même taille, la même démarche ; pourtant Goron reconnut aussitôt que ce n’était pas Arton. Il prévint Orion. Tous deux virent l’homme et sa compagne rejoindre Girodot dans le pub, puis trinquer avec lui. Le faux marchand de titres avait devant lui un gros paquet ficelé, mais son contenu n’était que du vieux papier. Lorsque Girodot commença à sortir les échantillons, Goron fit le signal convenu : il s’agissait d’une erreur.

Girodot se leva alors et avertit ses compagnons qu’il voyait deux individus suspects, peut-être des policiers. En une seconde, le groupe se dispersa, en oubliant de payer les consommations ; Goron régla l’addition. Plus tard, les deux prétendus intermédiaires retrouvèrent Girodot et lui reprochèrent sa peur : ils prirent Goron pour un pickpocket français, reconnaissable à sa moustache rousse et à son chapeau acheté le matin même. Le piège destiné à reconnaître le fugitif s’était refermé sur un homme qui ne l’était pas. Goron repartit sans Arton, et apprit ensuite que le banquier ne s’était jamais livré au commerce de titres qu’on lui avait signalé.

De retour à Paris, il fut reçu par le président du Conseil, Alexandre Ribot. Celui-ci lui demanda pourquoi la police n’avait pas arrêté Arton. Goron répondit qu’un homme en fuite pouvait avoir sa propre contre-police et proposa de fortes primes aux informateurs. Ribot l’autorisa à promettre jusqu’à quinze mille francs. À Londres, des intermédiaires exigèrent des bons portant sa signature ; Goron les remit, payables seulement après l’arrestation. Le récit ne donne pas tous les noms. Il indique qu’un ancien employé allemand de Salberg reçut le premier bon, puis fit chanter Arton pendant deux ans avec ce papier avant de le livrer. Goron attribue à cette prime l’arrestation du banquier.

La recherche ne se termina pas pour autant dans son esprit. Il fit plusieurs voyages à Londres et, sur une information selon laquelle Arton arriverait du Canada, passa une semaine à visiter les navires remontant la Mersey. Aucun ne l’amena. Il questionna Salberg, qui lui dit qu’un mandataire du même gouvernement lui avait auparavant proposé d’aider Arton à fuir, et non de le livrer. Goron apprit plus tard que ce mandataire était Dupas. Ce récit, puis les débats ultérieurs, donnèrent aux retards de la police une signification politique que les agents n’avaient pas su interpréter au moment où ils poursuivaient un homme dont ils ne connaissaient pas les appuis.

À Holloway, où Goron rendit visite à Arton après son arrestation, ils discutèrent chacun de leur version de la chasse. Le prisonnier disait savoir que personne ne voulait le prendre ; Goron affirmait avoir tout tenté. L’un voyait une protection secrète, l’autre une suite de faux signalements, de déplacements manqués et de primes. En 1896, appelé comme témoin dans l’affaire de Dupas, Goron soutint que ses chefs lui avaient toujours demandé d’arrêter le fugitif. Il ne prétendit pas juger l’ensemble du scandale de Panama. Sa conclusion est plus étroite : entre les renseignements trompeurs, les ordres confus et les soupçons politiques, lui et ses agents avaient poursuivi Arton comme ils poursuivaient tout homme que la justice leur demandait de retrouver.

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Le cadre historique et notre part d’invention

Chapitre XVII intégral « Arton et le vrai Panama », pages imprimées 333–370, lu dans la transcription Wikisource de l’édition Flammarion de 1897. Goron situe sa première rencontre avec Arton à la fin de l’hiver 1890–1891. Il rapporte ensuite un mandat de recherche, la reprise de l’activité après que le scandale du Panama éclate à la fin de 1892, la poursuite de plusieurs pistes en Europe et en Angleterre, une opération manquée au pub de Richmond, puis des primes autorisées par M. Ribot et matérialisées par des bons signés par Goron. Selon le récit de ce dernier, un ancien employé allemand de Salberg utilisa un bon pour faire chanter Arton, puis le livra; le texte ne date pas précisément l’arrestation. En 1896, Goron témoigna dans l’affaire Dupas et soutint que ses supérieurs lui avaient demandé d’arrêter Arton. Ces propos, interprétations politiques et scènes dialoguées sont ceux des mémoires; les archives judiciaires originales ne sont pas consultées. Le repère 1893 désigne la poursuite active décrite, et non l’arrestation.

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