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Justice & scandales · France

Le bruit au portail de la Bastide-Neuve

À Carpentras, Fortunée Béridot et François Denante comparaissent après la mort de Théophile Auphan, tué à la Bastide-Neuve le 24 décembre 1861. L’accusation relie le coup de fusil à une longue série d’empoisonnements allégués et à des lettres saisies. La Gazette suit les témoignages, les expertises et les dénégations jusqu’au verdict du 3 mai 1862 : les deux accusés sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité avec circonstances atténuantes.

La nuit du 24 décembre 1861, Théophile Auphan sortit de sa ferme de la Bastide-Neuve, à Gordes, une lanterne à la main. Un coup de fusil le renversa dans la cour. Il fut porté sur son lit, puis expira après une demi-heure d’agonie, sans avoir reçu à temps le médecin ni le prêtre qu’on était allé chercher. Dans le récit de la Gazette, cette mort n’est pas un coup de théâtre isolé : elle vient au terme de mois où le malade s’affaiblissait tandis que ceux qui l’entouraient en connaissaient les symptômes, les remèdes et les rendez-vous.

Le journal publie l’acte d’accusation et les débats de la cour d’assises du Vaucluse à Carpentras. Il désigne comme accusés Fortunée Béridot, veuve Auphan, et François Denante, homme marié et père de famille. À l’ouverture de l’audience du 1er mai, Denante comparut le premier, sous la garde des gendarmes; Fortunée suivit, le visage caché par son manchon. Le correspondant décrit les gestes et les vêtements que l’assemblée pouvait voir, mais ces apparences ne font pas preuve. Le dossier va se déplacer de la salle pleine vers les lettres, les médicaments et les récits soumis aux jurés.

Selon l’accusation, Fortunée avait épousé Auphan contre la volonté de sa famille; les époux avaient d’abord vécu à Gordes, puis dans la ferme de la Bastide-Neuve. La même accusation présente Denante comme un ancien ami d’Auphan, établi dans le hameau voisin de Fontblanche. Elle situe le commencement de leurs relations intimes à l’hiver précédent et rapporte plusieurs rencontres aux foires, aux marchés et à la ferme. Deux témoins, dit-elle, les avaient vus dans une voiture, puis un autre les avait observés près de la maison, échangeant un signe convenu. Ce récit de l’intimité et de ses signes appartient à l’acte lu au procès; il n’est pas une scène que le narrateur aurait reconstituée.

Les lettres saisies donnent à l’accusation sa pièce la plus saisissante. La Gazette en cite de larges fragments, attribués à Fortunée, qui appelle Denante « mon bon mari » et écrit l’espoir de l’épouser. Le ton tendre n’efface pas les phrases où la correspondance évoque la maladie d’Auphan, les tentatives infructueuses et la crainte d’être découverts. L’acte soutient que les deux amants voulaient chacun se défaire de leur conjoint afin de pouvoir se marier. Le journal affirme que plus de vingt billets, écrits au crayon, suivaient les projets et leurs essais. Il faut distinguer ces écrits reproduits ou résumés par le journal de la voix du chroniqueur, qui les commente avec une sévérité marquée.

D’après l’accusation, Denante se procurait les substances tandis que Fortunée les administrait à son mari dans les aliments et les boissons. Le phosphore aurait d’abord été donné en infusion; la Gazette rapporte aussi qu’un fragment de pâte de cette substance fut mêlé à une omelette. Dans un essai distinct, un produit présenté comme un spécifique destiné à blanchir les dents fut placé dans la soupe. Auphan aurait senti un craquement et refusé d’en manger; selon le compte rendu, la soupe fut donnée au chien. L’opium vint ensuite, préparé en solution. Les lettres, telles que la Gazette les cite, témoignent des essais et de leurs échecs. La santé d’Auphan se dégradait pourtant : douleurs au ventre et à la gorge, vomissements, faiblesse. Les médecins consultés ne parvenaient pas, selon le compte rendu, à déterminer l’origine de ce mal.

La ferme était un lieu de soin autant que de dissimulation. Les médecins demandaient à voir les déjections du malade; le journal rapporte que Fortunée les faisait disparaître. Après qu’Auphan eut vomi, le docteur Peyron aurait recommandé de conserver les matières répandues sur le sol. Selon son témoignage résumé par le journal, Fortunée aurait jeté de la cendre dessus. L’accusation soutenait que les remèdes étaient préparés et donnés à l’insu du malade. Plusieurs témoins auraient vu la femme Denante elle-même vomir après avoir bu certaines boissons. Ce dernier détail, présent dans le compte rendu, montre combien l’affaire reposait sur des signes dispersés et sur l’interprétation que les médecins et les jurés pouvaient en donner.

Lorsque les poisons ne produisirent pas la mort attendue, l’accusation attribua aux deux amants le choix d’une arme. Denante acheta un fusil à Cavaillon, brisa, selon son propre récit rapporté à l’audience, des grelots de mulet pour fabriquer les balles; Fortunée aurait fourni la poudre prise dans la poudrière de son mari. Le plan fixé pour le 24 décembre prévoyait que Denante attendrait hors du portail tandis qu’Auphan se rendrait à l’écurie. Le soir venu, Denante donna un signal; Fortunée sortit dans la cour, s’approcha du portail et lui demanda s’il était prêt avant de l’encourager. C’est le schéma de l’acte d’accusation repris par le journal, non une suite de gestes observée par un témoin unique.

Dans sa déposition, Denante reconnut avoir attendu près de la ferme et tiré sur Auphan lorsqu’il sortit avec sa lanterne. La Gazette rapporte qu’il confirma l’essentiel des détails matériels et admit les tentatives antérieures d’empoisonnement. Il contesta cependant un mobile financier : il déclara ne rien devoir à Auphan et n’avoir signé aucun billet à son profit. Il attribua son passage au crime à l’influence de Fortunée. Dans la nuit qui suivit l’assassinat, les gendarmes l’avaient placé sous surveillance. Selon leurs témoignages, il se crut perdu lorsque l’alibi qu’il attendait du postillon ne tint plus, tenta de se blesser, puis avoua être l’auteur du coup de fusil.

Les débats confrontèrent ensuite les objets et les écritures. Des experts examinèrent les lettres au crayon; le géomètre et l’expert en écriture cités par le journal les attribuèrent à Fortunée. Les magistrats avaient fait rechercher l’arme et les restes de produits chez Denante. Le docteur Appy examina le cadavre le lendemain du crime. Le pharmacien Colignon, à Apt, examina les viscères pour y rechercher du poison; il n’en retrouva pas. Le journal rapporte qu’il expliqua cette absence par les vomissements de la victime et par le temps écoulé. Un professeur de médecine de Montpellier et un professeur de chimie de la Faculté des sciences approuvèrent, selon le compte rendu, sa méthode et ses conclusions. La preuve médicale n’était donc pas la découverte d’un reste intact, mais un raisonnement exposé aux jurés.

Les gendarmes décrivirent le comportement des accusés après le meurtre. Ils dirent que Denante s’était d’abord montré calme, avait parlé de son alibi et s’était finalement accusé. Le gendarme Grandordi rapporta ce que Denante lui avait raconté sur les propositions antérieures de Fortunée : jeter Auphan dans un puits, le précipiter à la fontaine de Vaucluse, l’écraser sous une voiture ou l’étouffer. Ces projets lui furent rapportés par l’accusé; ils ne sont pas présentés comme observés par le gendarme. Grandordi rapporta aussi ce que Denante lui avait raconté d’une rencontre avec Fortunée : elle lui aurait donné un baiser et dit de ne pas manquer son coup. Ces propos sont attribués au témoignage judiciaire publié; ils ne sont pas reconstitués en dialogue nouveau.

Fortunée nia les relations intimes et les accusations dirigées contre elle. La chronique rappelle qu’elle avait été silencieuse et réservée devant les premières questions, puis décrit ses réponses à l’audience. Les lettres, leur attribution et les témoignages furent opposés à cette dénégation. Le procès mettait ainsi en présence deux formes de preuve : d’un côté, les paroles rapportées de Denante, les correspondances et les observations des gendarmes; de l’autre, la contestation de Fortunée et la prudence nécessaire autour des indices matériels et médicaux. Le journal, lui, ne cache pas son jugement moral. Pour raconter le procès, il faut laisser visible cette voix sans la confondre avec la décision des jurés.

La livraison du 5–6 mai rapporte qu’après les réquisitions et les plaidoiries, le jury répondit affirmativement sur la culpabilité des deux accusés, tout en admettant des circonstances atténuantes. La cour condamna Fortunée Béridot et François Denante aux travaux forcés à perpétuité. La peine clôt le compte rendu; elle ne transforme pas en certitude scientifique chaque hypothèse formulée pendant l’enquête. À la Bastide-Neuve, le bruit du coup de feu avait interrompu la veille de Noël. À Carpentras, trois jours d’audience avaient ordonné autour de ce bruit des lettres, des symptômes, un fusil et des dépositions. Le verdict appartient aux jurés; les traces qui le précédèrent demeurent celles qu’un journal de l’époque choisit de rapporter.

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Compte rendu journalistique en deux livraisons. Le récit sépare l’acte d’accusation, les témoignages, les dénégations et le verdict. Le premier segment annonce une suite; le second contient la suite jusqu’au verdict. Aucun procès-verbal original n’a été consulté.

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