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Justice & scandales · France

Les chambres de l’impasse Ronsin

Le 31 mai 1908, Marguerite Steinheil est découverte ligotée dans la maison de l’impasse Ronsin, où sa mère et son mari viennent d’être assassinés. Une clef perdue, des costumes de théâtre, deux cartes du métro et une perle déplacent tour à tour les soupçons. Arrêtée le 26 novembre puis acquittée en 1909, elle ne voit pas le double meurtre résolu.

Le 31 mai 1908, les appels du valet Rémy Couillard attirèrent un voisin dans la maison de l’impasse Ronsin. On y trouva deux morts : Mme Japy, la mère de Marguerite Steinheil, et Adolphe, son mari. Dans une troisième chambre, Marguerite était vivante, attachée sur son lit. Elle raconta avoir vu trois hommes vêtus de longues robes noires et une femme rousse. La maison semblait d’abord parler d’un vol; bientôt, chaque détail de cette nuit devint une question dirigée vers la seule personne qui en était revenue.

Elle était la fille de l’industriel Japy, épouse du peintre Adolphe Steinheil, et avait été liée au président Félix Faure, mort à l’Élysée en 1899. Ce passé mondain alimenterait les récits publics de l’affaire, où l’adultère, le pouvoir et le crime se confondraient avant même que l’enquête eût établi leur rapport.

La nuit du 30 au 31 mai, selon son récit publié quelques années plus tard, Marguerite dormait dans la chambre de sa fille Marthe, absente ce soir-là; sa mère avait pris sa chambre à elle. Son mari occupait la sienne, tandis que le valet Rémy Couillard dormait dans la maison. Elle déclara s’être éveillée sous un linge posé sur son visage et avoir vu trois hommes et une femme. On l’aurait interrogée sur l’argent et les bijoux, puis ligotée et bâillonnée. Elle entendit, disait-elle, sa mère l’appeler. Dans ses mémoires, elle raconte que la police lui annonça d’abord que les deux autres occupants allaient mieux, avant de lui révéler leurs morts au cours de l’après-midi. Le même récit indique que des bijoux, de l’argent et un paquet de papiers avaient disparu.

Les portes fournissaient déjà un premier fil à l’instruction. Marguerite expliqua qu’une grille séparait le jardin de l’impasse et que trois personnes en possédaient les clefs. Celle de Couillard avait été perdue quelques mois avant le crime; elle affirma avoir demandé à plusieurs reprises que la serrure fût changée, sans convaincre son mari. La question n’était plus seulement de savoir qui avait pu entrer : il fallait décider à qui l’absence de cette clef profitait.

Dans les premières dépositions, Marguerite ne parla pas de tout ce qui avait disparu. Elle reconnaîtra dans ses mémoires avoir tu l’existence de perles et de papiers, craignant que leur contenu ne révèle sa relation passée avec Félix Faure à ses proches, notamment à sa fille. Elle voulait préserver cette part de sa vie; le silence, toutefois, allait peser sur la confiance que les enquêteurs accordaient au reste de ses déclarations. Elle ne leur donna pas d’emblée toutes les pièces qu’elle pensait liées au crime.

Les vêtements décrits par la survivante conduisirent à une piste plus singulière. Dans ses mémoires, elle reproduit des dépositions selon lesquelles trois robes noires et une longue cape avaient été louées pour une représentation au théâtre hébraïque de Paris; quatre costumes manquaient au retour des paniers, dont trois robes et la cape. Des employés rapportèrent que les paniers avaient été défaits et leur contenu mis en désordre. Le 31 mai, dans une voiture du métro, un contrôleur avait ramassé deux cartes distinctes, d’après le procès-verbal qu’elle cite : l’une invitait à l’exposition de peintures de Steinheil, l’autre portait le nom d’une cliente avec des adresses, dont celle du costumier Guilbert. Le rapprochement était saisissant, mais il ne désignait aucun voleur.

Le 19 juin, l’inspecteur Pouce montra à Marguerite la photographie d’un groupe où figurait un homme barbu. Elle dit que son visage ressemblait à celui d’un des hommes qu’elle avait décrit. Le policier crut tenir la bonne piste; ce visage était celui du journaliste américain Burlingham. Dans la suite de son propre récit, Marguerite précise qu’elle ne l’avait pas identifié avec certitude; elle rapporte aussi que Burlingham se trouvait hors de Paris au moment du meurtre. La ressemblance avait lancé l’enquête dans une direction trompeuse.

L’été passa sans arrestation décisive. À la fin d’octobre, Marguerite fit publier une lettre dans l’Echo de Paris pour réclamer que les recherches reprennent. Le geste attira de nouveau les journaux, et ramena le meurtre sur la place publique. Pendant ce temps, l’attention se fixa sur Couillard. La découverte d’une perle dans son portefeuille semblait l’accuser; Marguerite reconnaîtra ensuite qu’elle l’y avait placée pour le faire parler, persuadée qu’il savait quelque chose. Dans ses mémoires, elle décrit le geste : une perle prise dans un tiroir, enveloppée dans du papier de soie, puis glissée dans le portefeuille. Elle comptait avouer la ruse si le valet était innocent. Le faux indice était pourtant déjà entre les mains de ceux qui devaient le porter à la police.

Après l’interrogatoire de la nuit du 25 au 26 novembre, Marguerite fut arrêtée et écrouée à Saint-Lazare le 26. Dans ses mémoires, elle décrit une longue série de questions, une accusation contre Alexandre Wolff, le fils de la cuisinière, puis une hésitation sur cette accusation. Ces déclarations appartiennent à son récit; elles furent reprises et contestées au cours de l’instruction. Le Journal du Lot, dans sa dépêche du 26 novembre publiée trois jours plus tard, confirme la date de l’arrestation et l’incarcération. Couillard et Wolff furent ensuite libérés, tandis que Marguerite demeurait détenue.

Le procès s’ouvrit le 3 novembre 1909. Au fil des audiences, l’accusation et la défense revinrent sur les portes, les bijoux, les robes, les papiers tus, les récits qui avaient varié. La réputation de Marguerite s’invitait dans chaque débat : certains la jugeaient avant les faits, d’autres voyaient dans son assurance une preuve en sa faveur. Selon ses mémoires, un jeune homme se présenta à l’audience en prétendant avoir participé au meurtre; elle dit ne pas reconnaître en lui l’un des hommes qu’elle avait décrits. Le 14 novembre, après délibération, le jury déclara Marguerite non coupable des deux homicides.

L’acquittement mit fin à sa détention, non à l’énigme. La clef perdue, les costumes disparus et la perle déplacée avaient chacun ouvert une piste; aucune ne fournit le nom d’un meurtrier établi par la justice. La survivante avait protégé un secret, puis accusé un valet à l’aide d’un indice qu’elle avait elle-même introduit. Ces faits éclairent les contradictions de l’enquête sans résoudre la mort de sa mère et de son mari. L’affaire s’acheva au tribunal, tandis que la maison de l’impasse Ronsin gardait sa question sans réponse.

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