Le spectre de la CED : Soixante-dix ans de ressassement
Il est des obsessions politiques qui confinent à la démence clinique : celle qui consiste à répéter inlassablement la même chimère en espérant un résultat différent. Dans le vocabulaire convenu de la classe dirigeante française, le terme de « défense européenne » occupe une place d'honneur. Chaque crise internationale, chaque déclaration d'un candidat à la présidence américaine menaçant de réduire la protection du Pentagone, chaque sommet à Bruxelles voit fleurir les mêmes éditoriaux pontifiants : « L'Europe de la défense doit enfin voir le jour. »
Cette rhétorique n'a rien de neuf. Elle a soixante-douze ans.
Le 30 août 1954, l'Assemblée nationale française, par une alliance historique entre les députés gaullistes du RPF et les députés communistes, rejetait par 319 voix contre 264 le traité instituant la Communauté Européenne de Défense (CED). Ce texte scélérat, rédigé sous la dictée de Jean Monnet et activement soutenu par Washington, prévoyait la création d'une armée commune sous commandement d'un état-major supranational, liquidant par là même l'armée française, vieille de plus d'un millénaire, pour la fondre dans une légion apatride.
Pour Charles de Gaulle, qui mena contre la CED une bataille sans merci depuis sa retraite de Colombey, le projet était une forfaiture métaphysique. On ne fabrique pas une armée avec des traités administratifs. Une armée est l'instrument de la souveraineté d'un peuple ; elle exige le sacrifice consenti du sang ; elle ne peut répondre qu'à une autorité politique légitime issue d'une communauté de destin nationale.
« La CED, c'est l'effacement de la France. Une armée ne vaut que par le sentiment national qui l'anime. Si vous enlevez à un soldat la fierté de son drapeau, le souvenir de ses gloires et l'amour de sa patrie pour lui donner à la place un matricule européen et des ordres rédigés par un comité de fonctionnaires étrangers sous la coupe des Américains, vous n'avez plus une armée : vous avez un corps de mercenaires sans âme et sans courage. On ne meurt pas pour la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier. »
Charles de Gaulle, Conférence de presse aux Cent-Centraux, Éditions PlonLe bon sens populaire et la lucidité patriotique l'emportèrent en 1954. Mais le monstre n'était pas mort : il ne fit que muer.
L'impossibilité géométrique de l'Europe de la défense
Pourquoi « l'Europe de la défense » est-elle une impossibilité géométrique absolue ? En tant qu'ingénieur et analyste des systèmes stratégiques, je refuse de me payer de mots. Une politique de défense repose sur une équation ternaire indissociable : la concordance absolue entre le sanctuaire territorial à défendre, les intérêts vitaux partagés, et l'autorité souveraine de décision.
Examinons chacun de ces trois termes à l'échelle du continent européen :
1. La divergence irréductible des intérêts vitaux
Pour qu'il y ait une stratégie militaire commune, il faut que les partenaires partagent la même perception des menaces vitales. Or, cette convergence n'existe pas et n'a jamais existé :
- Pour la Pologne, les pays baltes et la Roumanie, l'unique menace existentielle est la Russie, et l'unique garant de sécurité auquel ils accordent une confiance aveugle est Washington, jamais Paris ou Berlin.
- Pour l'Allemagne, la sécurité est un coût d'exploitation qu'il convient de minimiser en achetant la protection du protecteur américain afin de préserver ses excédents commerciaux et ses exportations de machines-outils vers le reste du monde.
- Pour la France, puissance méditerranéenne, maritime et dotée du deuxième domaine maritime mondial grâce à ses départements et territoires d'Outre-mer (sur les trois océans Pacifique, Indien et Atlantique), les intérêts stratégiques englobent la liberté des détroits maritimes, la stabilité de l'Afrique du Nord et du Proche-Orient, et la dissuasion de toute agression majeure contre le territoire national.
Demandez à un citoyen polonais s'il est prêt à ce que ses fils meurent pour défendre la souveraineté française sur l'archipel des Tuamotu ou le canal du Mozambique. Demandez à un Français s'il est prêt à ce que Paris subisse un bombardement thermonucléaire pour un différend frontalier dans le corridor de Suwałki. La réponse est évidente.
2. L'absence d'État et de chef légitime
Qui appuierait sur le bouton ? Qui ordonnerait à un régiment d'ouvrir le feu ? Une armée ne se commande pas par un vote à la majorité qualifiée du Conseil européen, ni après un débat de trois semaines au Parlement de Strasbourg entre vingt-sept délégations rivales. La guerre exige la fulgurance, l'unité de commandement et la légitimité démocratique absolue. Un « ministre européen de la défense » désigné par des compromis de couloirs n'aurait pas le centième de l'autorité requise pour envoyer un seul soldat au sacrifice suprême.
3. La vassalisation atlantiste de nos voisins
Le traité de Lisbonne lui-même — dans son article 42, paragraphe 7 — stipule noir sur blanc que pour les États membres qui en font partie, l'OTAN reste le fondement de leur défense collective et l'instance de sa mise en œuvre. En d'autres termes, les traités européens eux-mêmes subordonnent expressément toute tentative de défense européenne à la tutelle du commandement américain de l'OTAN.
Prétendre bâtir une défense européenne autonome dans ce cadre juridique et politique relève de l'escroquerie pure et simple.
Les preuves empiriques du désastre : Sky Shield et F-35
Pour ceux qui douteraient encore de cette réalité, il suffit d'observer les arbitrages industriels et militaires réels opérés par nos partenaires européens au cours des cinq dernières années.
Le cas le plus éclatant est celui de la prétendue « alliance franco-allemande ». Pendant que Paris s'épanchait en déclarations d'amour sur le couple moteur de l'Europe, que faisait Berlin ?
- L'achat massif d'avions de combat américains F-35 : Dès mars 2022, le chancelier Olaf Scholz annonçait l'achat pour plus de 10 milliards d'euros de chasseurs américains F-35 Lightning II fabriqués par Lockheed Martin, destinés à emporter les bombes nucléaires tactiques américaines B61 stationnées sur la base de Büchel. L'Allemagne rejoignait ainsi la longue cohorte des pays européens ayant tourné le dos aux avions européens (le Rafale français et l'Eurofighter) : Royaume-Uni, Italie, Pays-Bas, Belgique, Danemark, Norvège, Finlande, Pologne, Suisse, République tchèque, Grèce. L'Europe du ciel est devenue une colonie commerciale du Pentagone.
- Le bouclier antimissile « European Sky Shield » (ESSI) : Lancé par l'Allemagne en octobre 2022 et rassemblant 21 nations européennes, ce projet d'infrastructure de défense antiaérienne et antimissile a délibérément exclu le système franco-italien SAMP/T Mamba et les missiles Aster fabriqués par le consortium européen MBDA. À la place, Berlin et ses alliés ont acheté le système américain Patriot et le système israélo-américain Arrow 3 de Boeing et IAI. L'Allemagne a ainsi financé la recherche et développement étrangère tout en torpillant la filière technologique souveraine de son partenaire français.
- L'enlisement délibéré des programmes conjoints : Le programme d'avion de combat du futur (SCAF) et le programme de char lourd de combat (MGCS) sont paralysés depuis des années par les exigences industrielles des groupes allemands cherchant à s'approprier les savoir-faire et brevets de Dassault Aviation et Thales sans concéder de leadership opérationnel.
En tant qu'ingénieur, je constate les faits : nos partenaires européens ne veulent pas d'une défense européenne avec la France. Ils veulent un protectorat américain garanti par des armements américains, financé par leurs budgets nationaux, tout en exigeant que la France mette sa propre force de dissuasion nucléaire à leur service sans contrepartie.
Le sanctuaire inviolable : Pourquoi la dissuasion nucléaire est non partageable
C'est ici qu'intervient la tentation la plus dangereuse de nos élites cosmopolites : l'idée de « partager » ou « d'européaniser » la force de frappe nucléaire française.
Régulièrement, des voix s'élèvent à Berlin, à Bruxelles ou dans les cercles atlantistes parisiens pour suggérer que la France mette son arsenal nucléaire — le dernier arsenal indépendant d'Europe de l'Ouest depuis que les Britanniques ont subordonné leurs missiles Trident aux codes d'activation de la Navy américaine — sous un parapluie commun, voire qu'elle cède son siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU à l'Union Européenne.
Cette proposition est un crime contre la souveraineté nationale.
Une arme de dissuasion ne se partage pas. La doctrine nucléaire française repose sur un principe physique et moral inaltérable : la dissuasion du faible au fort. Elle signifie qu'un agresseur potentiel, quelle que soit sa masse démographique ou conventionnelle, sait que s'il menace les « intérêts vitaux » de la France, il s'expose à la vitrification immédiate de ses centres de pouvoir et de ses forces vives.
« La bombe atomique ne se partage pas. Les Américains prétendent qu'ils défendront l'Europe avec leurs bombes. Mais est-ce qu'un président américain acceptera jamais de voir New York, Washington et Chicago anéanties pour sauver Hambourg ou Lyon ? Bien sûr que non ! Il ne le fera pas, et il aurait bien tort de le faire du point de vue de son peuple. De même, aucun président français ne prendra jamais la responsabilité de déclencher l'apocalypse atomique sur la France pour sauver une province étrangère. La dissuasion est purement nationale, parce que la vie ou la mort d'une nation est une affaire purement nationale. »
Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, Tome II, Éditions de Fallois / FayardPartager la décision d'engagement de la force nucléaire, c'est détruire instantanément sa crédibilité. Si un ennemi sait que l'ordre de riposte doit être validé par un collège d'ambassadeurs ou par le chancelier d'un pays tiers hostile au risque, la dissuasion s'effondre. Elle ne dissuade plus personne.
La seule voie : La souveraineté de défense intégrale
Face aux mirages de la défense européenne, la France doit proclamer une doctrine de lucidité implacable :
- Le refus absolu de toute européanisation de la dissuasion : La force océanique stratégique (FOST) et les forces aériennes stratégiques (FAS) sont la propriété exclusive du peuple français. La clé de tir demeure entre les mains du seul Président de la République, responsable devant la nation.
- La priorité absolue à notre Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) : Cesser immédiatement de sacrifier nos bureaux d'études et nos arsenaux sur l'autel de programmes franco-allemands asymétriques. Si nos voisins refusent de commander français, la France doit développer ses propres programmes de rupture (successeur du Rafale, nouveau char de combat, missiles hypervéloces, maîtrise de l'espace militaire) en pleine autonomie, quitte à exporter ensuite vers les pays non-alignés qui refusent le joug américain.
- Le redéploiement d'une armée de consécration nationale : Reconstruire nos stocks d'obus, de munitions de précision, de pièces de rechange et d'équipements lourds, aujourd'hui réduits à des échantillons ridicules par des décennies de gestion comptable au profit de la finance internationale.
La « défense européenne » n'est pas un projet d'avenir : c'est l'alibi des lâches qui ne veulent pas assumer le coût moral, financier et industriel de leur propre liberté. La France n'a pas besoin de tuteurs. Elle n'a besoin que de retrouver la mémoire de son rang et le courage de son feu.