L'avertissement du 15 mai 1962
Il y a des phrases qui traversent les décennies avec l'éclat intact du diamant pur. Lors de sa mémorable conférence de presse du 15 mai 1962, sous les ors de la salle des Fêtes de l'Élysée, Charles de Gaulle balayait d'un revers de main l'illusion d'une Europe fédérale fusionnant les vieilles nations du continent dans un creuset artificiel :
« On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : "l'Europe ! l'Europe ! l'Europe !" mais cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien... Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l'Europe dans la mesure même où ils étaient respectivement Italien, Allemand et Français. Ils n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils avaient été des apatrides et s'ils avaient pensé et écrit en quelque espéranto ou volapük intégré... Prétendre construire une fédération européenne sans les nations, c'est une chimère. Il n'y a pas d'autre Europe possible que celle des États. »
Charles de Gaulle, Discours et Messages, Tome III, Éditions PlonCette métaphore du « volapük intégré » — cette langue artificielle créée au XIXe siècle, vite oubliée parce que dépourvue d'âme, de terre et de mémoire — contenait déjà le diagnostic exact de ce qu'allait devenir l'Union Européenne : une mécanique technocratique sans visage, produisant des milliers de pages de règlements illisibles dans un sabir administratif désincarné, prétendant régenter la composition des fromages, le calibre des fruits, les règles d'adjudication des marchés publics et la courbure des concombres.
Pour de Gaulle, l'Europe n'était pas une entité mystique préexistante à laquelle les peuples devaient s'immoler. L'Europe était une géographie et une histoire, composée de patries forgées par des siècles de sueur, de langue et de sang. Coopérer ? Oui, sans relâche, par des accords d'État à État, dans l'industrie, la recherche, la culture ou l'aéronautique (comme le prouvèrent les programmes Concorde et Airbus). S'effacer ? Jamais.
L'épreuve de force de 1965 : La « Chaise Vide »
À Bruxelles, pourtant, les adeptes de Jean Monnet et les hauts fonctionnaires formés au rêve fédéraliste n'avaient pas renoncé. Au printemps 1965, le président de la Commission de la Communauté Économique Européenne (CEE), l'Allemand Walter Hallstein, crut le moment venu de porter le coup décisif.
Profitant des négociations sur le financement de la Politique Agricole Commune (PAC) — vitale pour les paysans français —, Hallstein proposa un paquet ficelé : en échange des crédits agricoles, la Commission se verrait attribuer des ressources financières propres échappant au contrôle des parlements nationaux, et, surtout, le Conseil des ministres passerait à compter du 1er janvier 1966 au vote à la majorité qualifiée.
La manœuvre était limpide : priver la France de son droit de veto, et soumettre les décisions économiques majeures à des coalitions d'États tiers.
La réponse de Charles de Gaulle fut foudroyante. Le 30 juin 1965 à minuit, constatant le refus de nos partenaires d'honorer leurs engagements sur la PAC sans contrepartie supranationaliste, le ministre des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville rompit les pourparlers.
Dès le lendemain, la France déclenchait la politique de la « Chaise Vide » :
- Rappel immédiat à Paris de l'ambassadeur français auprès des Communautés, Jean-Marc Boegner.
- Boycott intégral de toutes les réunions du Conseil des ministres à Bruxelles.
- Refus de participer aux comités techniques et aux groupes de travail.
Pendant sept mois entiers, la machine européenne fut totalement paralysée. Les chancelleries s'affolèrent ; les éditorialistes atlantistes dénoncèrent « l'isolement » de la France ; les milieux d'affaires prédisirent la ruine du commerce extérieur. De Gaulle tint bon, impassible comme le granit lorrain.
Le 29 janvier 1966, nos partenaires capitulèrent. Ils signèrent ce qui est resté dans l'histoire sous le nom de Compromis de Luxembourg.
« Lorsque, dans le cas de décisions susceptibles d'être prises à la majorité sur proposition de la Commission, des intérêts très importants d'un ou de plusieurs partenaires sont en jeu, les membres du Conseil s'efforceront, dans un délai raisonnable, d'aboutir à des solutions qui puissent être adoptées par tous les membres du Conseil dans le respect de leurs intérêts mutuels et de ceux de la Communauté... La délégation française estime que, lorsqu'il s'agit d'intérêts très importants, la discussion doit se poursuivre jusqu'à ce que l'on soit parvenu à un accord unanime. »
Déclaration finale du Conseil des ministres de la CEE, 29 janvier 1966En clair : chaque fois que la France considérait qu'un intérêt vital était menacé, son veto demeurait absolu. La tentative de coup d'État fédéraliste était matée.
La revanche de la technocratie : Maastricht, Lisbonne et le viol de 2005
Le ver était cependant dans le fruit. Dès la disparition du Général, la technocratie européenne et les fédéralistes tapis dans l'ombre reprirent patiemment leur travail de sape.
Il leur fallut vingt ans pour effacer le Compromis de Luxembourg. L'offensive s'opéra en trois étapes d'une redoutable perversité juridique :
1. L'Acte Unique Européen (1986)
Sous la houlette de Jacques Delors, l'Acte Unique réintroduit le vote à la majorité qualifiée pour toutes les directives relatives au « grand marché intérieur ». Sous prétexte d'éliminer les obstacles aux échanges marchands, la France renonçait à son droit de veto sur des pans entiers de sa législation économique, ouvrant la porte à la dérégulation frénétique et au démantèlement des services publics.
2. Le Traité de Maastricht (1992)
La création de l'Union Européenne et de la monnaie unique parachève le dépouillement. En transférant le pouvoir monétaire à une banque centrale indépendante à Francfort (la BCE), interdite par ses statuts de financer directement les États, la France perdait le levier régalien suprême : celui d'émettre sa propre monnaie pour financer ses investissements d'avenir.
3. Le coup d'État parlementaire du Traité de Lisbonne (2007-2008)
Le 29 mai 2005, le peuple français, réuni en corps souverain lors d'un référendum historique, rejetait à 54,68 % le projet de Traité établissant une Constitution pour l'Europe. Ce vote massif, éclairé par des mois de débats citoyens passionnés, aurait dû enterrer définitivement l'empire des normes.
Au lieu de cela, la classe politique organisa le plus spectaculaire forfait de l'histoire républicaine moderne. Réunis à Versailles en Congrès en février 2008, sénateurs et députés firent passer par la voie parlementaire le Traité de Lisbonne, copie quasi conforme du texte rejeté, étendant le vote à la majorité qualifiée à plus de quarante nouveaux domaines et consacrant la primauté du droit européen sur la loi nationale.
L'hydre judiciaire : La CJUE contre la souveraineté républicaine
Mais la véritable mutation totalitaire de l'édifice bruxellois ne réside pas seulement dans ses directives : elle réside dans son bras armé judiciaire, la Cour de Justice de l'Union Européenne (CJUE), siégeant à Luxembourg.
Par une série d'arrêts audacieux qui n'ont jamais été votés par aucun peuple (arrêts fondateurs Van Gend en Loos en 1963 et Costa c. ENEL en 1964), les juges non élus de Luxembourg ont unilatéralement proclamé la primauté absolue et directe du droit communautaire sur n'importe quelle norme nationale, y compris sur les Constitutions des États membres.
Aujourd'hui, en 2026, la CJUE s'est érigée en cour suprême continentale. Un quarteron de magistrats désignés par les gouvernements peut censurer une loi votée par le Parlement français, invalider les règles de gestion de notre système hospitalier, dicter le temps de travail de nos militaires et de nos gendarmes au mépris de notre sécurité nationale, ou ordonner la mise en concurrence sauvage de nos concessions hydroélectriques construites par le sang et l'épargne des Français.
Cette usurpation judiciaire a transformé la France en une colonie de droit. Nos ministres ne gouvernent plus : ils appliquent des arrêtés de mise en demeure rédigés par des juristes bruxellois.
Briser le carcan : La doctrine gaullienne du sursaut unilatéral
Face à ce gouvernement des juges et à cette tyrannie des comités, que ferait le général de Gaulle en 2026 ?
Certainement pas rédiger des mémorandums polis pour solliciter des « dérogations » temporaires. Il appliquerait la seule méthode qui ait jamais fonctionné face aux empiétements supranationaux : l'acte unilatéral de souveraineté.
Pour briser le volapük intégré et restituer à la nation française la maîtrise de son destin, quatre mesures d'ingénierie constitutionnelle s'imposent sans délai :
- La réaffirmation explicite de la supériorité de la Constitution nationale : Inscrire à l'article 88-1 de la Constitution de 1958 une clause de sauvegarde nationale précisant que ni les traités européens, ni les arrêts de la CJUE ou de la CEDH ne sauraient primer sur les principes fondamentaux de la souveraineté républicaine et les intérêts vitaux de la nation, tels qu'appréciés souverainement par le Conseil constitutionnel ou le peuple français par référendum.
- Le rétablissement du Compromis de Luxembourg : Signifier officiellement à nos partenaires européens que la France n'appliquera aucune directive ni aucun règlement communautaire adopté contre son gré sur un domaine stratégique (énergie, agriculture, frontières, souveraineté industrielle).
- La sortie du marché européen de l'électricité : Dénoncer les mécanismes de tarification marginale imposés par Bruxelles qui alignent artificiellement le coût de l'électricité nucléaire française sur le cours du gaz allemand, privant nos artisans et nos usines de leur avantage comparatif historique.
- Le recours systématique à la Chaise Vide : Dès lors qu'une institution européenne outrepasse ses compétences ou tente d'imposer des sanctions financières à notre pays, suspendre immédiatement le versement de notre contribution nette au budget de l'Union Européenne (près de 10 milliards d'euros nets par an) et rappeler notre représentant permanent à Paris jusqu'à reddition de la Commission.
L'Europe ne sera respectée que si elle respecte les peuples qui la composent. Tant que la France consentira à se laisser administrer en volapük par des fonctionnaires sans légitimité, elle s'enfoncera dans la médiocrité et la dissolution. Il est grand temps de renverser la table.