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Justice & scandales · France

Au pied de l’échafaud

Après le vol du moulin de Castel-Pic, les déclarations tardives de condamnés entraînent les sœurs Lescop dans une procédure capitale. Marie est exécutée ; Élisabeth échappe au supplice par une suspension obtenue au dernier instant et sera déclarée innocente le 15 juillet 1777.

Le 12 juillet 1773, la veille du jour fixé pour son exécution, Yves le Cun demanda son rapporteur ; il ignorait encore le jugement prononcé contre lui. Un contre-ordre suspendit l’exécution. Le lendemain, il réclama en déclarant que Louis Coden n’était pas au moulin. Au mois d’août, il répéta cette décharge et désigna d’autres personnes, parmi lesquelles les sœurs Lescop. Ces déclarations successives prolongèrent une instruction où chaque nom nouveau entraînait d’autres accusés.

L’affaire avait commencé six mois plus tôt, le 16 janvier, dans un moulin breton. La chronique présente comme auteurs du vol six hommes et une femme. Les dépositions de Joseph Hubedas, meunier de Castel-Pic, de son épouse et de deux servantes décrivent directement cinq hommes introduits à l’intérieur, ainsi qu’une femme qui préparait les effets volés. Les témoins du moulin n’étaient pas sortis pendant le vol ; le sixième homme, placé selon les servantes près de la porte, demeura inconnu.

Hubedas reconnut Yves le Cun comme l’homme qui l’avait saisi au col, avait brisé les armoires et emporté l’argent. Sa femme et les deux servantes dénombrèrent cinq hommes et une femme dans le moulin. Les servantes racontèrent qu’elles s’étaient cachées dans la maison après avoir compris qu’elles avaient affaire à des voleurs ; de là, elles entendirent les coups de hache et le fracas des armoires forcées. Quand elles voulurent revenir, un homme inconnu, posté près de la porte et armé d’un fusil ou d’un bâton, les en empêcha. Elles ne pouvaient le rattacher à aucun visage.

La différence entre six hommes et cinq, que les dépositions permettaient de comprendre par la présence d’un guetteur, n’empêcha pas la justice de multiplier les accusés. Dix personnes furent condamnées à mort ; sept furent exécutées. Pour Louis Coden, arrêté avec le Cun, les premières décisions changèrent brutalement de sens. Il protesta de son innocence et demanda qu’une information fût faite à la diligence du procureur-fiscal, en raison de la modicité de sa fortune. Le 28 juin, sa requête fut rejetée ; lui et le Cun furent condamnés à la flétrissure, à la chaîne et aux galères perpétuelles. Le 7 juillet, la sentence fut réformée : tous deux furent condamnés à la potence, et le juge de Guingamp chargé de procéder à l’exécution.

Les deux hommes étaient conduits, chargés de fers, devant leurs juges. Coden subissait pour la seconde fois l’humiliation de la sellette. Des prisonniers avertirent le concierge que Coden était innocent. Le concierge crut pouvoir pousser le Cun à parler en lui faisant dire que, s’il était condamné, il devait révéler la vérité. Mais le Cun ignorait encore le jugement prononcé contre lui ; il craignait qu’en déchargeant Coden, il ne découvrît son propre crime. Le rapporteur absent, le président lui-même refusa d’abord d’admettre que Coden pût être moins coupable que son compagnon. Trois témoins, disait-il, avaient déposé contre eux de visu ; les condamnés cherchaient seulement à prolonger leurs jours.

Le contre-ordre l’emporta pourtant sur cette prévention. Le 13 juillet, le Cun déclara que Coden ne se trouvait pas au moulin lors du vol. Le 2 août, il répéta cette décharge et désigna d’autres personnes, dont Marie et Élisabeth Lescop. Des confrontations eurent lieu avec Yves le Cam, Philippe Perrot et Jacques Maillard ; une nouvelle information fut ouverte. La procédure conduisit à des condamnations à mort contre le Cun, Maillard et Philippe le Piven, tandis que Pierre le Cam et Philippe Perrot furent condamnés par contumace. Les deux sœurs furent elles aussi impliquées à la suite des révélations du condamné.

La sentence du 24 novembre fut confirmée le 13 décembre. Le corps du Cun devait être exposé là où le vol avait été commis ; l’appel de Maillard et du Piven serait jugé après son exécution. On attendait peut-être du condamné un dernier récit, une sorte de testament qui aurait éclairci les rôles. Il n’en fit aucun. Maillard fut soumis à la torture. À peine retiré des flammes, il fut confronté au Piven et soutint qu’il avait fait partie des hommes entrés dans le moulin. Il convint aussi qu’il était seul à la porte. Après cet aveu, il fut exécuté et son corps exposé sur les lieux du crime ; le lendemain, la condamnation du Piven fut prononcée.

D’autres arrestations survinrent en mars 1774, à l’occasion d’une foire au Faouët. Une lettre du prévôt général ordonnait d’arrêter des merciers soupçonnés d’avoir volé l’église de Notre-Dame de Guingamp ; parmi les personnes saisies comme associées possibles à ces voleurs se trouvaient Philippe Perrot, Jean le Gonidec, Marie et Élisabeth Lescop. La procédure les rattacha au vol du moulin. Le 6 juin, toutes quatre furent déclarées complices de l’affaire de Castel-Pic et condamnées à être pendues. La sentence fut confirmée le 30 juin.

Or les pièces, telles que Champagnac les rapporte, ne montraient pas que les sœurs eussent participé au vol. À mesure que l’exécution approchait, une information circula parmi les habitants rassemblés : Perrot et le Gonidec avaient voulu décharger les deux jeunes femmes dans leur testament de mort. Tous deux avaient demandé au commissaire de recevoir leurs déclarations après leur confession. Plusieurs personnes présentes, touchées par leur insistance et leur ton de vérité, avaient appuyé cette demande ; le commissaire n’avait pas cédé. La foule savait que les condamnés désignaient les sœurs comme étrangères au crime, mais ne pouvait empêcher que la sentence fût suivie.

Le souvenir de Coden, qui avait traîné près de six mois dans les fers après une condamnation inique, donnait à cette obstination une résonance particulière. On avait déjà vu combien une sentence pouvait s’égarer avant qu’un témoignage ne la corrige ; cette fois, les paroles offertes à la justice demeuraient au seuil de la procédure. Les visages des assistants étaient consternés. Trois condamnés furent exécutés : le Gonidec, Perrot et Marie Lescop. Élisabeth attendait à son tour, terrifiée, tandis que l’exécuteur venait d’accomplir les autres supplices.

Il s’arrêta. Champagnac rapporte qu’il fut ému à la vue de cette jeune femme, que tout lui faisait croire innocente. Il s’approcha et lui conseilla de déclarer qu’elle était enceinte, ce qui devait légalement suspendre l’exécution. Élisabeth, saisie de terreur, ne parvenait pas à tirer parti de ce moyen. Alors le bourreau parla assez haut pour être entendu, indiquant aux prêtres et aux huissiers qu’elle devait s’adresser à eux. Ceux-ci s’approchèrent ; informés par lui de la grossesse alléguée, ils la firent reconduire en prison. La ruse ne constituait pas encore une justification, mais elle suspendait l’instant fatal.

Des personnes touchées par son sort firent parvenir ses plaintes jusqu’au Conseil d’État. Le Conseil renvoya la révision au Parlement de Bretagne. Dans sa requête du 17 août 1776, Élisabeth réclama que fussent enfin reçus les testaments de mort du Gonidec et de Perrot ; elle dénonça le refus du rapporteur, qui n’avait pas voulu les enregistrer au moment où les deux condamnés demandaient à décharger les sœurs.

Le nouvel examen aboutit, le 15 juillet 1777, à un arrêt solennel : Élisabeth Lescop fut déclarée innocente et la condamnation portée contre elle fut anéantie. La chronique présente cette décision comme le triomphe tardif de l’innocence, mais l’expression ne doit pas faire oublier la scène qui la précéda : Marie avait déjà été exécutée, tandis que sa sœur ne fut épargnée que par la suspension improvisée d’un bourreau. La justice corrigea une sentence ; elle ne pouvait rendre la vie à ceux qui avaient déjà subi la peine.

Une pièce essentielle du dossier tient à cette distance entre les voix et leur réception. Au moulin, les témoins pouvaient décrire les cinq hommes entrés et la femme qui préparait les paquets ; de l’homme resté à la porte, ils ne connaissaient qu’une présence. Le Cun, lui, déchargea Coden, puis ajouta des noms ; deux condamnés, au seuil de la mort, réclamèrent qu’on entendît leurs déclarations en faveur des sœurs. La procédure accueillit certaines paroles tardives comme des charges, mais refusa d’abord celles qui pouvaient suspendre les exécutions. Il fallut qu’une foule en fût témoin, qu’une femme fût menée jusqu’au pied de l’échafaud et qu’une autre y mourût, pour qu’un arrêt rendît enfin à Élisabeth Lescop son innocence reconnue.

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Le cadre historique et notre part d’invention

Lecture intégrale du chapitre IV02 (source locale work/cap400/sources/champagnac/tome-4-chap-02.txt). Le vol au moulin de Castel-Pic est daté du 16 janvier 1773. Les dépositions des gens du moulin décrivent cinq hommes à l’intérieur et une femme, et un sixième homme à la porte, vu par les servantes sans identification. Yves le Cun identifie le Cun comme agresseur; sa déclaration du 2 août décharge Coden et implique notamment Marie et Élisabeth Lescop. La procédure les relie au vol; le 6 juin 1774 elles sont condamnées à mort, sentence confirmée le 30 juin. Marie est exécutée. Après la confirmation de la sentence le 30 juin 1774, le bourreau suggère à Élisabeth d’alléguer une grossesse pour suspendre l’exécution; l’épisode n’est pas daté plus précisément dans la source et elle est reconduite en prison. Le Conseil d’État renvoie la révision au Parlement de Bretagne. Arrêt du 15 juillet 1777 : Élisabeth est déclarée innocente et sa condamnation anéantie. Le récit suit une chronique rétrospective et reprend ses positions morales avec attribution; les condamnations d’autres accusés et leurs exécutions sont distinguées. Les éléments privés de provenance restent hors texte public.

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