Aller au contenu
Armes de la Maison BeaulieuMAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRES
Justice & scandales · France

La porte du manoir de Neauphle

À Neauphle, Marie-Anne Marchebout et sa mère affrontent une succession de procédures après les violences que le Nouveau Pitaval attribue au seigneur Durel de Vidouville. Le compilateur rapporte qu’un arrêt de 1777 impose à Durel l’entretien de l’enfant et une indemnité; la plainte pour vol suit une voie distincte, compliquée de décisions intermédiaires discordantes.

À Neauphle-le-Château, un seigneur pouvait faire comparaître une mère et sa fille sous l’accusation de vol après les avoir poursuivies de plainte en plainte. Il fallut plusieurs années, plusieurs décisions et une longue persévérance pour que le tribunal ordonnât qu’il entretînt l’enfant né de la jeune femme et lui versât une indemnité. Le chapitre du Nouveau Pitaval qui raconte cette affaire est une compilation rétrospective, pleine de jugements moraux et de détails dramatisés. Il rapporte néanmoins une suite précise de procédures, dont les dates et les effets doivent être distingués des violences alléguées.

Vers 1775, Guillaume-Jacques Germain Durel de Vidouville s’était établi dans une grande maison isolée, au bord de Neauphle. Le récit le présente comme un homme riche, titré et entouré de domestiques, dont les visites à l’église et les largesses dominicales lui avaient valu la réputation d’un bienfaiteur. Il demanda à la mère de Marie-Anne Marchebout, âgée de quinze ans, de lui envoyer sa fille pour coudre du linge. La mère accepta, croyant que l’emploi convenait à l’habileté de l’adolescente et que le travail serait bien payé.

Le chapitre affirme que Durel chercha d’abord à gagner la confiance de Marie, puis tenta de la contraindre. Il rapporte qu’elle lui échappa une première fois, mais qu’un valet la persuada de revenir en présentant l’incident comme une plaisanterie et en assurant son absence prochaine. Le lendemain, Durel, qui n’était pas parti, la retint dans la maison. Le texte décrit cette première agression comme un viol; il faut conserver ici la nature du témoignage : la compilation la raconte, puis indique que neuf témoins confirmèrent une grande partie des faits présentés par la famille. Elle ne reproduit ni procès-verbal de ces dépositions ni jugement criminel prononçant une peine pour viol.

La jeune fille retourna plusieurs fois dans la maison, selon le récit, avant que sa famille ne découvrît sa fréquentation avec Durel. Ses parents lui interdirent de revoir le seigneur. Elle partit pourtant le rejoindre à Versailles, où il lui avait promis de la rencontrer; son père la retrouva et la ramena chez eux. Au cours du trajet, Durel les croisa et renonça à la reprendre par la force, face au père. Il chargea ensuite un valet de la faire revenir. La tentative échoua, et le domestique fut arrêté par les proches de Marie; il déclara être venu sur l’ordre de son maître.

Le chapitre suit encore plusieurs épisodes où Durel tente de revoir la jeune femme. Il la retrouve lors d’une promenade, l’emmène en voiture avec l’aide de ses gens et la conduit en Normandie. À un moment, il lui révèle qu’il est marié; elle rencontre ensuite son épouse, qui, selon le compilateur, l’avertit que son mari avait déjà poursuivi d’autres jeunes filles. Plus tard, Marie se sait enceinte et cherche à rentrer chez sa mère. Le texte attribue à Durel des menaces et des violences lorsqu’elle refuse de rester auprès de lui. Ce sont des éléments du récit du compilateur et des plaintes de la famille, non des constatations que l’on peut isoler ici d’une minute de procès.

En janvier 1776, les parents de Marie engagèrent une procédure pour obtenir sa restitution. Le chapitre indique que le bailliage de Pontchartrain rendit, le 11 janvier, une ordonnance leur permettant de faire valoir leur plainte en justice et de reprendre provisoirement leur fille. Un huissier la ramena chez eux. Marie laissa derrière elle les biens et l’engagement de pension que Durel lui avait remis. Peu après son retour, elle fit connaître sa grossesse et ses parents portèrent leur plainte contre lui.

C’est alors que la procédure prit un détour dangereux. Durel accusa à son tour Marie et sa mère de lui avoir dérobé des objets. Un cavalier de la maréchaussée qui fréquentait la maison du seigneur déposa, selon le Pitaval, un procès-verbal reprenant sa version. Le juge ordinaire étant malade, Durel obtint qu’un avocat de son entourage le remplaçât. Le chapitre soutient que cet intérimaire instruisit l’affaire à son avantage et délivra un ordre d’arrestation contre les Marchebout. Il ne donne pas le texte de l’ordonnance ni le nom de l’avocat; le lecteur ne peut donc vérifier indépendamment la manière dont cette décision fut prise.

Guillaume Causse, un autre valet, tenta ensuite d’entrer dans la maison familiale pour conduire Marie auprès de son maître. La famille et des voisins l’en empêchèrent. Il reconnut qu’il servait Durel, tout en niant qu’il eût reçu mission d’enlever la jeune femme. Les Marchebout portèrent une nouvelle plainte. Quinze témoins furent entendus, rapporte le compilateur, et un ordre fut de nouveau délivré contre Durel. Il échappa à l’arrestation en obtenant un autre acte qui lui permit de se défendre sans être détenu. Les diverses plaintes furent finalement réunies, mais leur enchevêtrement rend aujourd’hui la chronologie difficile à démêler.

La famille se trouvait à son tour visée par un mandat dans l’affaire de vol. La mère et la fille se présentèrent volontairement à la justice et furent interrogées. Durel, lui, ne poursuivit pas l’exécution de l’acte qu’il avait obtenu. Le chapitre rapporte qu’un arrêt du 27 mars 1776 les déchargea de l’accusation de vol, mais renvoya à la procédure principale leur demande d’indemnité. Le procureur général saisit ensuite le Parlement de Paris pour faire annuler une décision entachée, disait-il, de vices de forme; Durel interjeta aussi appel.

Cette affaire ne se termina donc pas par une condamnation criminelle du seigneur pour les violences décrites. La décision que le compilateur place au terme des appels, rendue le 19 février 1777, ordonna à Durel de prendre soin de l’enfant de Marie et de l’élever dans la religion catholique, avec un compte rendu trimestriel au procureur du roi. Elle lui imposa aussi de déposer 6 000 livres d’indemnité auprès d’un notaire, pour l’usage de la jeune femme. L’arrêt condamna en outre Durel et Marie à verser chacun trois livres aux prisonniers de la Conciergerie et interdit à Durel ainsi qu’à son valet Guillaume Causse de commettre de nouvelles violences similaires.

Le récit ajoute une décision du 27 mai 1776 relative à la plainte pour vol, qu’il dit annulée pour vice de forme, tout en rapportant que Marie et sa mère furent déchargées et que Durel fut condamné à d’autres dommages-intérêts. Les dates et les montants de ces décisions intermédiaires ne s’accordent pas clairement avec la séquence exposée plus tôt dans le chapitre. Ils ne doivent pas être fusionnés avec l’indemnité de 6 000 livres ordonnée en 1777. Cette incertitude documentaire n’efface pas le point le plus net de l’issue : le seigneur devait contribuer à l’entretien de l’enfant et indemniser Marie; il ne reçut pas, dans le récit conservé, de peine criminelle pour les violences alléguées.

Au début, la grande porte du manoir séparait la jeune couturière de sa famille et de toute aide immédiate. Dans les années qui suivirent, la porte changea de sens : il fallut que les parents, les témoins et les officiers de justice la franchissent, tandis que les ordonnances successives ouvraient puis compliquaient l’accès au droit. La richesse de Durel rendait la plainte risquée et la procédure coûteuse, selon le chroniqueur. Le résultat de 1777 fut limité à des obligations civiles et à une défense de recommencer les violences; mais, dans le récit du Pitaval, cette décision empêcha au moins que l’affaire se refermît sur l’accusation de vol lancée contre la mère et la fille.

De cette affaire pourrait naître un livre

Aidez-nous à choisir notre prochain livre

Vous venez de lire le récit complet de cette affaire. Elle nous inspire trois projets de fiction, encore à écrire. Lequel aimeriez-vous voir naître ? Votre vote aidera AB Éditions à choisir ses prochains livres.

nouvelle

La chambre au bout de la cour

Dans une petite ville fictive, une jeune couturière revient au manoir où l’on a tenté de la retenir, cette fois pour y recueillir la preuve qui peut libérer sa mère d’une accusation de vol. Un valet hésite entre la fidélité à son maître et la peur de voir une famille punie à sa place. La nouvelle invente les personnages et l’issue : une ordonnance disparaît, un témoin se rétracte, et la jeune femme doit décider si elle risque une nouvelle confrontation pour établir qui a réellement commandé l’arrestation.

Chargement des choix…

roman

Les appels de Neauphle

Un avocat fictif reçoit deux dossiers contradictoires : une famille accuse un seigneur d’avoir abusé de son pouvoir, tandis que celui-ci poursuit mère et fille pour vol. À mesure que les actes remontent du bailliage au Parlement, l’avocat comprend que les dates, les témoignages et les versions ont été mêlés par des intérêts opposés. Le roman invente une enquête, des personnages secondaires et un dénouement, autour d’une question concrète : comment défendre une victime quand chaque recours peut devenir l’instrument de l’adversaire?

Chargement des choix…

trilogie

Les portes de la justice

Cette trilogie de fiction suit trois générations d’une famille de couturières confrontées aux seigneurs qui contrôlent travail, logement et accès aux tribunaux. Le premier volume raconte une plainte transformée en accusation de vol; le second suit une affaire d’héritage où les témoins se contredisent; le dernier revient sur un arrêt ancien qu’une nouvelle procédure remet en cause. Les intrigues, les décisions et les protagonistes sont inventés. Chaque livre prend un angle différent : la preuve, le coût du procès et la transmission familiale du souvenir.

Chargement des choix…

Un choix par affaire sur ce navigateur, modifiable et retirable. Les projets les plus soutenus nourriront nos choix éditoriaux ; leur publication reste à décider. Comment sont conservés vos choix.

Retrouver les autres projets au Salon →
Le cadre historique et notre part d’invention

Adaptation d’un récit rétrospectif du Neue Pitaval. L’arrêt de 1777 relatif à l’enfant et à une indemnité est distingué des procédures sur l’accusation de vol. Le chapitre contient des incohérences de dates et montants sur cette dernière, signalées sans arbitrage. OCR non collationné sur fac-similé.

← Toutes les affaires du Cabinet