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Justice & scandales · France

Le cabinet de la rue Drouot

Paris, 16 mars 1914. Après des semaines d’attaques du Figaro contre le ministre Joseph Caillaux et la publication de lettres privées, son épouse Henriette tue le directeur Gaston Calmette. Le procès oppose préméditation et crime passionnel ; elle est acquittée le 28 juillet, au moment où l’Europe bascule dans la guerre.

Le lundi 16 mars 1914, vers cinq heures, Henriette Caillaux se fit conduire au siège du Figaro, rue Drouot. Le directeur, Gaston Calmette, était absent; elle choisit d’attendre son retour. John N. Raphael rapporte qu’elle resta plus d’une heure dans l’antichambre, le revolver caché dans son manchon. Quand Calmette revint, il s’apprêtait à dîner avec Paul Bourget. D’après le récit de Raphael, il accepta de recevoir Henriette, qu’il avait reconnue, avant de partir. Quand il la reçut dans son cabinet, elle tira six fois. Deux balles lui infligèrent des blessures mortelles. Les employés la maîtrisèrent et appelèrent la police. Un médecin du journal se pencha sur Calmette; avant d’être transporté à Neuilly, le directeur confia ses clefs et son portefeuille à un collaborateur et lui dit au revoir, rapporte Raphael. Il mourut avant minuit. Au poste, Henriette reconnut les tirs et déclara, selon les paroles rapportées par le commissaire, qu’elle n’avait pas eu l’intention de tuer Calmette. C’était son premier récit, non une conclusion sur la préméditation.

Depuis plusieurs semaines, le Figaro attaquait Joseph Caillaux, ministre des Finances, sur ses décisions politiques et financières. Puis le journal avait déplacé la campagne vers sa vie privée : le 13 mars, Calmette publia une lettre que Joseph avait écrite treize ans plus tôt à Berthe Gueydan, devenue entre-temps sa première épouse, puis son ex-femme. Henriette redoutait la publication d’autres lettres, celles qui la concernaient personnellement. La correspondance devint matière publique, à trois jours de l’homicide. Le conflit entre critique politique et exposition de l’intimité ne resta plus dans les colonnes du journal : il entra dans le cabinet où Calmette reçut l’épouse du ministre.

Henriette avait demandé conseil avant de s’y rendre. Le matin du 16 mars, elle rencontra le président du tribunal civil, Monier; elle le désigna au commissaire Carpin comme la personne qui lui avait dit que la campagne ne pouvait être arrêtée. Le premier récit rapporté de son interrogatoire disait aussi qu’elle avait acheté un revolver le matin même, avant de se rendre au journal. Raphael, qui écrit avant le procès, rapporte ces déclarations sans pouvoir en faire le dernier mot de l’enquête. Il restitue aussi une chronologie ultérieure qui place l’achat dans l’après-midi. Cette différence compte : entre les premières paroles au commissariat et le récit développé devant le magistrat, les heures ont changé.

Chez Gastinne-Renette, avenue d’Antin, Henriette expliqua qu’elle voulait se protéger pendant les déplacements en automobile liés à la campagne électorale de son mari. D’après la déposition rapportée par Raphael, elle essaya d’abord une arme dont la détente lui fit mal au doigt, puis choisit un Browning. Dans la galerie de tir, au-dessous du magasin, elle tira six fois sur la cible. Elle chargea ensuite l’arme. Au magistrat qui l’interrogeait sur cette préparation, elle répondit qu’elle avait envisagé de blesser Calmette s’il refusait d’arrêter sa campagne. C’était déjà autre chose qu’une visite destinée à parler ; ce n’était pas encore l’aveu d’une intention de tuer.

Avant de gagner la rue Drouot, elle repassa chez elle. Elle y laissa une lettre destinée à Joseph, que la gouvernante anglaise devait remettre à sept heures si elle n’était pas revenue. Raphael en rapporte le contenu d’après la presse : Henriette voulait agir à la place de son mari et lui éviter de se sacrifier. Le soir, un dîner à l’ambassade d’Italie était prévu. Elle avait même demandé que son coiffeur vînt la préparer. Ces rendez-vous ordinaires subsistaient sur l’emploi du temps d’une femme qui emportait une arme chargée.

Dans la pièce, les paroles qui suivirent les coups ne furent pas consignées comme une conversation vérifiée de part en part. Raphael rapporte qu’au moment où le personnel lui arracha l’arme, elle aurait lancé qu’il n’y avait plus de justice en France, puis qu’il n’y avait pas eu d’autre moyen d’arrêter la campagne. Au poste, face à Carpin, elle affirma au contraire qu’elle n’avait pas voulu tuer Calmette et regretta son acte. Ces versions, l’une criée dans le désordre et l’autre donnée au commissaire, n’effacent pas les six tirs; elles font entendre l’écart entre une colère immédiate et l’intention que les jurés auraient à apprécier.

Les journaux firent aussitôt de la mort de Calmette un événement politique. En quelques minutes, une foule se rassembla rue Drouot; les éditions du soir furent arrachées aux vendeurs, et les théâtres se vidaient pendant les entractes pour que les spectateurs cherchent les nouvelles. Au poste, une quinzaine de minutes après le début de l’interrogatoire, Joseph Caillaux arriva en taxi. La foule le hua; le policier de garde lui barra l’entrée parce qu’il avait reçu l’ordre de ne laisser passer personne. Joseph n’était pas dans le cabinet, mais sa fonction, son mariage et les lettres publiées le liaient désormais à tous les débats. La célébrité du couple ne disait rien de l’intention pénale; elle déterminait le bruit auquel chaque pièce serait soumise.

L’instruction dura plusieurs mois. Les enquêteurs interrogèrent Henriette, les employés du Figaro, le chauffeur et les personnes qu’elle avait rencontrées avant la visite. Un employé d’agence et le chauffeur ne plaçaient pas de la même manière les déplacements de l’après-midi, ni le moment où l’arme avait été obtenue. Ces écarts furent suivis par la presse, parce que les heures pouvaient peser sur la question de la préméditation.

Le procès s’ouvrit devant la cour d’assises de la Seine le 20 juillet 1914. À l’audience, l’écrivain Paul Bourget prit la défense de son ami mort. Il justifia la conduite de Calmette dans la révélation des affaires privées de Caillaux. Labori lui opposa alors son propre roman, Le Démon de midi, où des personnages condamnent la publication de lettres d’amour. Le compte rendu câblé de Paris le 24 juillet, publié le lendemain par l’Auckland Star, rapporte cette confrontation singulière : un avocat utilisait la fiction du témoin pour mettre à l’épreuve son jugement sur un acte réel. Bourget, avec qui Calmette devait dîner le soir du drame, se retrouvait devant la question des lettres, posée cette fois à travers son œuvre. Les pages imprimées avaient changé de place : elles étaient entrées dans le débat judiciaire.

La préparation du geste restait au cœur du débat : l’achat, l’essai du pistolet, le chargement, puis l’attente dans l’antichambre. Henriette avait donné à ces actes une explication qui séparait la volonté de mettre fin à la campagne et celle de tuer. Les jurés devaient apprécier cette version en regard des actes et des témoignages. Rien, dans la célébrité des personnes assises devant eux, ne pouvait rendre les coups de feu moins réels.

Le 28 juillet, Henriette fut acquittée. Elle ne niait pas les tirs; le jury ne la déclara pas coupable de l’accusation qui lui était soumise. Le lendemain, Le Figaro dénonça avec violence l’acquittement et l’imputa à l’influence de Joseph. Cet éditorial, écrit par le journal dont Calmette avait été le directeur, témoigne de la colère de ses rédacteurs; il ne constitue pas une autre décision de justice.

Le jour même du verdict, l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie. La crise internationale occupa bientôt les premières pages où le procès avait tenu tant de place. Calmette, lui, n’avait pas connu ces audiences. Le soir du 16 mars, avant qu’on l’emportât, il avait remis ses clefs et son portefeuille à un collaborateur. Son dîner avec Bourget n’aurait pas lieu.

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