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Justice & scandales · France

Chronique rétrospective · récit historique

Le dîner où Riencourt mourut

Chronique rétrospective · récit historique

En septembre 1762, plusieurs convives tombent malades après une soupe âcre servie chez Demay de Vieulaine ; le sieur de Riencourt meurt. L’enquête remonte aux morts récentes des parents de Leroi de Valines, mais les exhumations ne révèlent aucune trace chimique. Condamné en 1764, le jeune homme avoue sous la torture les empoisonnements de son père et de sa mère.

Couverture typographique : Le dîner où Riencourt mourut — 1764, XVIIIe siècle.
Composition typographique contemporaine · AB Éditions. L’année est le repère du récit.
Illustration contemporaine : Soupière de faïence et cuillère en étain sur une table du XVIIIe siècle, bouquet d’oseille à l’écart.
Illustration contemporaine créée pour ce récit · AB Éditions. Les personnes et les objets représentés ne constituent pas des documents d’archive.

Riencourt reçut la soupe le premier et mangea avec empressement. Les autres s’étonnaient de l’âcreté du potage; Demay de Vieulaine et son épouse s’en abstinrent. Bientôt Riencourt se plaignit de douleurs d’entrailles, puis les mêmes symptômes gagnèrent les convives qui avaient goûté au plat. Riencourt mourut presque aussitôt. Le 13 septembre 1762, une invitation de famille était devenue une enquête criminelle.

La maison était celle de l’oncle maternel de Charles-François-Joseph Leroi de Valines. Avant ces événements, le jeune homme avait vécu avec ses parents au château de Valines. Parmi les invités se trouvaient les Riencourt, leur fils, page de la reine, une sœur de Demay de Vieulaine, le curé de la paroisse et Leroi. Huit personnes devaient s’asseoir, en comptant les maîtres de maison. Mais Leroi annonça qu’il ne dînerait pas : il voulait se rendre à Longpré, où personne ne l’attendait. On le pria de rester auprès des siens et de ses amis ; il persista, alléguant une affaire.

Il déjeuna pourtant avec le jeune Riencourt, qui devait partir avant le dîner pour Versailles, où son service de page l’appelait. Leroi, lui, n’avait pas de rendez-vous attendu à Longpré. Après le départ de son compagnon, il demeura dans la maison et rôda jusqu’à la cuisine. Il demanda plusieurs fois à la cuisinière d’aller chercher de l’oseille dans un jardin éloigné, prétextant qu’il voulait nettoyer ses boucles de deuil. Resté seul, il attendit qu’elle revînt. Elle lui apporta l’oseille ; il feignit de frotter ses boucles, puis quitta la maison pour Longpré. Ces gestes prirent tout leur poids après le repas, quand les convives tombèrent malades.

À table, six personnes furent servies; les maîtres de maison se souvenaient des deux morts récentes dans leur famille — la sœur et le beau-frère de Demay — et s’abstinrent. L’âcreté du potage inquiéta les autres convives. Les symptômes gagnèrent d’abord Riencourt, puis ceux qui avaient mangé, selon l’ordre et la quantité servie. On chercha des remèdes; plusieurs malades furent soulagés, mais Riencourt mourut presque sur-le-champ.

La nouvelle se répandit rapidement. Le procureur du roi à Abbeville porta plainte et requit la venue du juge à Vieulaine. L’autopsie pratiquée sur Riencourt établit que le poison avait causé sa mort; les autres convives avaient été atteints après avoir goûté au même potage.

Les regards se tournèrent vers Leroi. L’enquête établit qu’il avait acheté du poison à plusieurs reprises et examina son passage dans la cuisine comme son départ avant le dîner. Les magistrats s’intéressèrent aussi à ses dépenses et aux vols qu’il avait commis en diverses circonstances. Champagnac présente l’héritage comme le mobile de l’empoisonnement des parents. Ces indices conduisirent à son arrestation et ramenèrent l’enquête sur les morts de son père et de sa mère.

Le père était tombé malade le 30 juin, après n’avoir pris qu’un repas léger. Dans l’après-midi, il fut saisi de douleurs au ventre, de violents maux de tête et de déchirements d’estomac. Les vomissements aggravèrent son état; vers minuit, les crises redoublèrent, et il mourut le 2 juillet à six heures du matin, après de violentes convulsions. Selon Champagnac, son fils l’avait exhorté à mourir et lui avait présenté plusieurs fois un crucifix, en tenant des propos pieux. Ceux qui avaient vu le corps remarquèrent qu’un sang noir et fétide sortait de la tête. Cette observation fut rapportée sans qu’une enquête eût alors déterminé la cause de la mort.

Le 25 juillet, sa mère fut frappée de symptômes semblables à ceux de son mari. Le médecin arriva après son décès et ne put en déterminer la cause. Champagnac souligne qu’aucun soupçon ne s’éleva sur ces morts précipitées. Elle fut enterrée sans autre formalité et Leroi prit possession de la succession. Plusieurs mois plus tard, l’enquête revint sur ces deux décès.

À l’exhumation, la décomposition empêcha de reconnaître des traces de poison. Le chirurgien appelé auprès des parents estimait pourtant que leurs symptômes ne pouvaient provenir que d’un poison corrosif. Ce témoignage pesa dans le dossier, sans équivaloir à la découverte d’une substance dans les restes. Champagnac ne nomme pas le poison acheté par Leroi et ne donne aucun résultat chimique.

D’autres propos furent examinés. Leroi convint avoir dit que sa mère avait été empoisonnée, mais expliqua qu’elle avait bu du lait dans une casserole mal étamée. La fille de basse-cour, à qui l’on attribuait le récit de cette phrase, fut confrontée à lui et nia le fait. Un autre souvenir chargeait le fils : après la mort du père, sa mère lui aurait demandé de se coucher plus tôt ; il aurait répondu que cela ne durerait pas toujours et qu’il serait bientôt son maître. Enfin, pendant les souffrances de son agonie, elle lui aurait dit : « Tu es un malheureux, tu es cause de ma mort. » Champagnac transmet ces paroles par le récit de la procédure.

Au début d’avril 1762, Leroi n’avait pas encore seize ans lorsqu’il commit un vol avec effraction dans la maison d’un chanoine d’Aire-en-Artois. Champagnac rapporte ce vol comme un antécédent, sans que l’âge donné à cette première affaire permette de fixer celui du jeune homme au dîner de septembre. Le 27 mars 1764, le lieutenant criminel d’Abbeville le condamna à être rompu vif puis jeté au feu pour l’ensemble des crimes retenus.

Sur appel, le parlement de Paris infirma le 22 août 1764 la sentence d’Abbeville sur certains chefs afin d’éclaircir plusieurs faits. Leroi fut soumis à la question et avoua l’empoisonnement de son père et de sa mère. Cet aveu fut obtenu sous la torture. Après des contestations judiciaires soulevées par des parents qui se présentaient comme héritiers, l’affaire fut réglée par son exclusion des successions.

Leroi fut déclaré indigne des successions paternelle et maternelle, puis remis au bourreau. La mort de Riencourt avait été reconnue comme un empoisonnement après le dîner; l’accusation concernant les parents reposait sur des symptômes anciens, un témoignage médical, des paroles rapportées et un aveu obtenu sous la torture. Les corps exhumés n’avaient livré aucune trace identifiable. C’est ainsi que le jeune homme perdit les biens convoités et que l’accusation des empoisonnements parentaux aboutit à la peine capitale.

Le cadre historique et notre part d’invention

Champagnac attribue à Leroi l’empoisonnement de ses parents, mais l’exhumation ne permit pas d’identifier de poison; le chirurgien interpréta leurs symptômes comme ceux d’un poison corrosif. L’aveu rapporté fut obtenu sous la torture. La mort de Riencourt après le dîner du 13 septembre 1762 constitue un épisode distinct, que la chronique attribue au poison. Source rétrospective : J.-B.-J. Champagnac, Chronique du crime et de l’innocence, tome III, chapitre V, « Leroi de Valines » (1833).

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