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Justice & scandales · France

Le nom emprunté au frère

En février 1874, Jean-Baptiste-Noël Dufour comparaît à Rouen pour avoir épousé Louise-Adélaïde Hébert au Havre sous le nom et l’état civil de son frère Denis, alors qu’il était déjà marié à Marie Gautheron. Une autre union, célébrée à Alger avec Antoinette Gougualous, avait déjà entraîné une condamnation. Les dépositions des deux premières femmes et d’une veuve qu’il avait tenté d’épouser font apparaître les départs, les papiers empruntés et la pommade qu’il disait inventer. Dufour est condamné à huit ans de travaux forcés et dix ans de surveillance.

Le procès de Rouen se joue autour d’un homme, de deux actes de naissance et de trois femmes que le journal dit encore vivantes. La troisième n’est pas là : déjà entendue à Alger, elle n’a pas besoin de comparaître de nouveau. À la barre, deux autres attendent leur tour, l’une venue de Bône, l’autre du Havre. Leur présence oblige la cour à poser une question très concrète : quel nom l’accusé avait-il donné pour que chacune crût épouser un homme libre ?

L’audience s’ouvre le 9 février 1874 devant la cour d’assises de la Seine-Inférieure. L’acte d’accusation lu par le greffier présente Jean-Baptiste-Noël Dufour, né le 25 décembre 1824, fils de Marguerite Dufour. Il avait un frère, Denis, né le 30 novembre 1832. Le compte rendu le décrit comme un ancien garçon coiffeur, qui se disait aussi inventeur d’une pommade « des mille saisons ». En 1847, selon l’acte, il avait été condamné à trois mois d’emprisonnement pour vol.

Dufour ne commence pas par reconnaître ce nom. Il l’admet à l’audience, après avoir longtemps soutenu qu’il était Denis, le frère dont il avait pris l’identité. L’instruction, rapporte le journal, avait confronté les deux hommes et leurs photographies; elle avait aussi retrouvé le véritable Denis. Devant les jurés, Dufour avoue finalement son identité. La cour l’interroge sur des actes d’état civil : en 1868, au Havre, il avait épousé Louise-Adélaïde Hébert sous le nom de son frère, en déclarant être né à Uchizy le 30 novembre 1832. Il était alors déjà marié. L’acte d’accusation sépare les deux griefs : avoir faussement donné à l’officier d’état civil les nom et naissance de Denis, puis avoir contracté un nouveau mariage sans dissolution du premier. La charge de fausse déclaration porte donc sur des éléments inscrits dans un acte précis; le procès ne confond pas ce mariage du Havre avec celui d’Alger, déjà jugé.

Ce premier mariage remonte à 1853, mais le compte rendu ne donne pas un lieu constant : son ouverture le situe à Bône, tandis que l’acte d’accusation place le mariage à Clussey. Marie Gautheron confirme dans sa déposition la date du 3 janvier 1853, sans nommer le lieu. Elle dit avoir vécu avec Dufour à Bissy-la-Mâconnaise, puis à La Ciotat. Ils eurent trois enfants, dont deux moururent jeunes. Le 5 février 1865, elle sortit chercher leur enfant à l’école; à son retour, son mari avait disparu. Elle ne le revit qu’à Alger, dit-elle, au moment où il allait épouser une autre femme, Mlle Tanse. Sa présence empêcha cette union. Au procès de Rouen, le président la désigne comme la seule épouse légitime encore existante.

L’acte d’accusation rapporte qu’après avoir quitté Marie, Dufour se rendit à Bône en 1865 et se présenta comme célibataire à un homme nommé Faure, dont il voulait épouser la fille. Marie arriva et mit fin au projet. Le récit ajoute qu’il retourna à La Ciotat, y commit un vol qualifié, puis s’enfuit en Afrique. À partir de février 1867, sa famille n’eut plus de nouvelles. Ces faits sont ceux que rapporte l’accusation; le compte rendu ne détaille ni la procédure de ce vol ni le séjour africain.

Au Havre, Dufour se fait passer pour Denis. Il épouse Louise-Adélaïde Hébert le 7 février 1868. Deux mois plus tard, il disparaît. Hébert était cuisinière chez un sieur Roux; elle raconte qu’ils se marièrent après deux mois et demi de fréquentation. Un mercredi matin, son mari lui dit qu’il allait travailler chez Mme Enault, perruquière rue de la Vierge. Comme il ne rentrait pas, elle se rendit à l’adresse : elle ne l’y trouva pas. On lui apprit qu’il avait pris le bateau de New York. Pour obtenir les pièces nécessaires au mariage, dit-elle, il avait eu recours à la société de Saint-François-Régis.

La plainte qui ramène l’affaire devant la justice vient du beau-frère de Louise. La chronologie varie dans le compte rendu : son ouverture affirme qu’en 1871 la famille de la seconde épouse, après avoir lu le récit du procès d’Alger, déposa une nouvelle plainte; plus loin, elle précise qu’un numéro du Petit Journal daté du 23 avril 1873 avait fait reconnaître à Coffin le mari disparu de sa belle-sœur. L’article ne permet pas de concilier ces deux repères, que je conserve séparément. Le procès d’Alger avait conduit à une condamnation pour bigamie après le mariage avec Antoinette Gougualous, célébré le 20 avril 1871. L’acte de renvoi de Rouen vise le mariage du Havre et les fausses déclarations qui l’ont rendu possible. Les témoins et des pièces portant la signature de Dufour établissent son identité, selon le compte rendu, même s’il proteste encore de son innocence.

Au public, le président annonce trois femmes successivement épousées; l’une d’elles, Gougualous, manque à l’audience parce qu’elle a déjà témoigné dans le procès d’Alger. Gautheron et Hébert, elles, comparaissent. La première répond avec une ironie lasse à la question de savoir si elle est la femme de Dufour : elle souhaiterait que ce fût une autre. Le journal s’arrête sur les détails de leurs vêtements et de leurs visages. Ce regard appartient au chroniqueur, non aux pièces judiciaires. Ce qui compte pour la cour est plus simple : chacune reconnaît l’accusé et situe son propre mariage.

Hébert raconte la disparition; le président lui demande comment Dufour s’était procuré les documents, puis lui rappelle qu’il avait utilisé les renseignements de son frère. Dufour ne répond pas. Quand le président lui demande pourquoi il épousait ces femmes pour les quitter, il dit : « Je ne savais pas ce que je faisais. » Le compte rendu note le rire de la salle. Il rapporte aussi des signes d’identification invoqués par Hébert : un tatouage représentant un buste de femme, une ancienne blessure reçue comme soldat, les oreilles percées. Les témoins supplémentaires sont appelés pour établir l’identité, mais le journal estime leur audition sans intérêt après les aveux.

Une autre femme vient éclairer un projet qui n’aboutit pas. Louise-Adélaïde Lullier, veuve Nuet, tenait une boutique de coiffure où Dufour avait travaillé. Après la mort de son mari, il lui parla mariage; elle aurait accepté « après les neuf mois ». Il lui demanda de l’argent pour une pommade qu’il présentait comme son invention : elle lui donna 300 francs pour acheter des flacons, puis lui prêta encore 500 francs et 5 francs pour un garçon coiffeur. Lorsqu’il partit, il lui laissa sa photographie. Un coffret censé contenir un nécessaire de toilette ne renfermait, dit-elle, que de vieux boutons et du fil. Elle n’est pas l’une des épouses : le journal précise qu’il avait cherché à l’épouser.

À Rouen, le ministère public réclame une application sévère de la loi. Me Samuel Frère présente la défense; le compte rendu n’en expose pas l’argumentation. Après le résumé du président, le jury déclare Dufour coupable. La cour le condamne à huit ans de travaux forcés et ajoute dix années de surveillance de la haute police après l’expiration de sa peine. Il avait déjà été condamné à huit ans de réclusion à Alger pour le mariage avec Gougualous; cette seconde audience juge le mariage contracté au Havre sous le nom de Denis.

Le compte rendu juxtapose le mariage avec Gougualous, déjà jugé à Alger, et l’accusation portée à Rouen pour l’union du Havre. Il ne décrit pas les débats d’Alger : il en rappelle la condamnation et précise que Gougualous avait déjà témoigné. À Rouen, Gautheron et Hébert se succèdent devant le jury; Lullier raconte séparément une demande en mariage qui n’aboutit pas. L’acte du Havre, le frère retrouvé et les reconnaissances sont les appuis que le journal met en avant pour établir l’identité et la bigamie. Le compte rendu ne dit pas ce que devinrent ensuite les femmes ni la pommade qui devait les enrichir. Il s’achève sur la peine, laissant derrière lui des noms d’emprunt et des départs sans adresse.

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Le cadre historique et notre part d’invention

Compte rendu contemporain de la Gazette des Tribunaux, livraison du 12 février 1874, p.148–149, audience de la cour d’assises de la Seine-Inférieure à Rouen du 9 février. L’article a été isolé par colonnes : p.148 col.4 du titre jusqu’au bas de la colonne; p.149 col.1; puis le haut de la col.2 jusqu’au verdict. Les articles Vaucluse et Puy-de-Dôme adjacents sont exclus. Le PDF intégral, l’OCR du numéro, les extractions géométriques et les scans des deux pages sont conservés. L’OCR a été lu en entier; les scans ont servi à vérifier les limites et les faits matériels signalés dans la table de provenance. Le texte n’est pas une transcription diplomatique collationnée caractère par caractère.

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