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Justice & scandales · France

Le pré des Trémouilles

À Cluzel, Marie-Joseph Chassagnette est accusé d’avoir tué son frère Joseph, après que leurs récits ont varié sur l’heure, l’arme et les circonstances du coup. Leur mère Marie Vacquand, renvoyée devant les assises avec lui, meurt avant le procès. Le jury condamne le fils pour homicide volontaire avec circonstances atténuantes à douze ans de travaux forcés, sans surveillance.

Au moment où Marie-Joseph Chassagnette comparut seul devant la Cour d’assises du Puy-de-Dôme, le récit qu’il avait donné de la mort de son frère avait déjà changé deux fois. Il avait d’abord parlé d’un coup tiré pour se défendre; plus tard, il avait allégué un suicide. Entre ces versions, un corps avait été déterré d’un tertre, et la mère, renvoyée avec lui devant les assises, était morte avant l’audience.

La séance du 27 mai s’ouvrit sur le nom de l’accusé, âgé de vingt-sept ans, dont la Gazette disait que le visage doux et sympathique prévenait en sa faveur. Sa mère, Marie Vacquand, veuve Chassagnette, n’était plus là pour être entendue par les jurés. Elle était morte quelques jours auparavant, à Clermont, dans un asile d’aliénés. Le journal avançait que le remords, ou peut-être la crainte de la peine capitale, lui aurait fait perdre la raison; cette explication appartenait au chroniqueur. Une ordonnance avait disjoint les procédures, si bien que seul le fils cadet se trouvait sur le banc des accusés.

L’acte d’accusation plaçait les faits dans le village de Cluzel, commune de Saint-Maurice. La mère vivait avec trois enfants : Joseph, l’aîné, âgé de trente ans, Marie-Joseph et leur sœur, âgée de seize ans. La Gazette décrivait Joseph comme presque incapable de raison et tenu pour inoffensif; il travaillait peu et demeurait à la charge de sa famille. Le journal rapportait aussi les privations qu’il subissait et les violences que son frère lui faisait supporter. La mère, selon les témoins cités, ne dissimulait pas son aversion et répétait que la mort de Joseph ne serait pas une grande perte. Elle aurait même dit à Marie-Joseph : « Quand il le tuerait, nous en serions débarrassés ! »

Ces paroles se heurtaient pourtant à d’autres propos attribués au fils. À un témoin, Marie-Joseph avait dit qu’il devait s’éloigner de son frère si celui-ci restait, tant la vie était devenue impossible; à d’autres, il avait annoncé vouloir quitter le pays, ajoutant que sa mère pourrait bien lui faire un mauvais coup. Il était donc présenté à la fois comme soumis à son influence et comme capable de menacer Joseph. Le compte rendu ne résolvait pas cette contradiction; il la laissait au cœur de l’affaire.

Le 28 janvier, la gendarmerie de Pionsat apprit que Joseph avait disparu depuis plusieurs jours. Les gendarmes interrogèrent Marie-Joseph à Cluzel, sans obtenir d’abord de renseignement précis. Le soir même, il se présenta à leur caserne et déclara que, le 18 janvier, vers quatre heures et demie, il travaillait avec son frère dans le pré des Trémouilles, tandis que leur mère gardait les moutons. Selon cette première version, Joseph aurait frappé leur mère, puis se serait retourné contre lui, l’aurait terrassé et saisi au cou. Marie-Joseph disait alors avoir tiré au pistolet pour se défendre; le coup avait atteint son frère dans la bouche. Il exprima ses regrets, tout en accusant sa mère de l’avoir poussé au crime, puis raconta qu’il avait enterré le corps dans le pré avec son aide.

Marie Vacquand donna une version différente. Elle situait la scène à midi, et non à quatre heures et demie; son fils, disait-elle, aurait été frappé avec une pelle. Le coup serait parti par accident pendant la lutte. Les deux récits se contredisaient donc sur l’heure, sur l’agression et sur l’intention attachée au tir. Il restait aussi à expliquer pourquoi le corps avait été enfoui, tandis que les proches faisaient circuler l’hypothèse d’un vol.

L’information ne confirmait pas le portrait d’un frère violent que les deux accusés avaient proposé. Plusieurs témoins avaient vu Joseph travailler avec Marie-Joseph le jour de sa mort; ce dernier lui avait fait creuser la fosse où le corps fut ensuite placé. La garde du troupeau n’avait pas été assurée par la mère : elle avait été confiée à sa fille. Une témoin, la fille Salpointe, affirma avoir entendu Marie Vacquand crier dans la direction des Trémouilles : « Tue-le donc, on n’en parlera plus ! » Le chroniqueur concluait que l’autopsie avait ruiné le système de défense avancé par la mère et le fils.

Le corps avait été retrouvé dans un tertre, à quelque cinquante centimètres sous terre. Il ne portait pas de trace extérieure de violence, et les lèvres étaient intactes; mais quatre dents avaient été brisées par le canon de l’arme. Le coup avait éclaté dans la bouche, les gencives n’étaient ni meurtries ni noircies par la poudre, et deux petites plaies marquaient le palais, dont l’une se prolongeait jusqu’au crâne. Le compte rendu en tirait une conclusion précise : le canon avait été introduit de force entre les lèvres. Il rapportait ensuite que le fusil emporté par Marie-Joseph avait été retrouvé à son domicile; le seul pistolet en sa possession était hors d’usage.

Pour rendre compte de la disparition, la mère et le fils avaient brisé la malle où Marie-Joseph plaçait son argent et préparé le simulacre d’un vol imputé à Joseph. Ce bris donnait au frère mort le rôle de voleur et devait détourner les recherches de l’enterrement clandestin. Pourtant, après le crime, le cadet ne parvenait pas toujours à cacher son inquiétude. Quelques jours plus tard, à un témoin qui lui demandait pourquoi il était triste, il aurait répondu : « C’est ma mère qui m’a mis dans un mauvais cas, il y a bien lieu d’être triste. » Puis, au dernier interrogatoire de l’instruction, il prétendit que Joseph s’était suicidé avec un fusil. La Gazette rapportait que sa mère contredisait cette explication et que l’information, comme la nature des blessures, la démentait; l’enterrement clandestin rendait, lui aussi, la thèse du suicide difficile à soutenir.

À l’audience, Marie-Joseph abandonna cette dernière version et revint à son récit initial, en remplaçant toutefois le pistolet par un fusil. Il soutint encore qu’il y avait eu provocation, qu’elle vînt des coups portés à sa mère ou des menaces qu’il disait avoir subies. Le président lui opposa l’invraisemblance de cette défense. Le juge de paix de Pionsat expliqua aux jurés le plan des lieux et les premières constatations; le docteur Aguilhon, lui, s’écarta de l’hypothèse du fusil retenue dans l’accusation. Selon lui, quatre dents brisées, deux en haut et deux en bas, correspondaient au passage d’un pistolet à un coup; un fusil en aurait nécessairement cassé davantage. Me Breschard présenta la défense, puis le président résuma les débats.

Les jurés n’admirent pas l’excuse légale et écartèrent les questions de préméditation et de provocation. Ils reconnurent Marie-Joseph coupable d’homicide volontaire, avec circonstances atténuantes. La Cour le condamna à douze années de travaux forcés, sans surveillance. Cette décision ne jugeait pas Marie Vacquand : morte avant le procès, elle ne fut ni entendue par ce jury ni condamnée par lui. Dans cette maison où la parole maternelle avait été présentée comme une incitation, seule la responsabilité du fils cadet fut tranchée.

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