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Justice & scandales · France

Le retour du condamné

Honoré Jourdan, officier de justice et voisin de Jean Vial, est d’abord mis hors de cour à Vence en 1753, puis condamné à mort par le Parlement d’Aix malgré les conclusions favorables du ministère public. Le jour même, les auteurs détenus du meurtre le déchargent, mais il n’en est pas informé et s’exile. Trente ans plus tard, son fils le ramène en France ; le Parlement de Provence le décharge de l’accusation en 1782.

Le jour même où le Parlement d’Aix condamna Honoré Jourdan à mort, les deux condamnés détenus, Jeanne-Marie Carlon et Jacques-Gervais Bazalgeste, déclarèrent, en allant au supplice, que le procureur juridictionnel n’avait pris aucune part au meurtre et n’en avait rien su. Le jugement frappait Jourdan ; les paroles qui l’innocentaient arrivaient dans la même journée. Il ne les entendit pas. Pendant des années, il erra hors de son pays, tandis que l’arrêt était exécuté en effigie et que son fils, encore adolescent, partait seul en Espagne. Il fallut trente ans pour que le père fût ramené devant ses juges et que la justice retirât la condamnation qui l’avait chassé.

Honoré Jourdan habitait Vence, où il exerçait la charge de procureur juridictionnel. Il connaissait Jean Vial, boulanger et son voisin, ainsi que Jeanne-Marie Carlon, l’épouse de celui-ci. Il rendait volontiers service au ménage. Au début de février 1753, Vial disparut. Sa femme supposa d’abord qu’il avait été rencontré à quelques lieues de là et qu’il avait dit ne pas vouloir revenir ; par la suite, elle donna d’autres motifs à son absence.

Le 9 mars, des enfants qui jouaient près d’une citerne découvrirent un corps. Jourdan, en sa qualité d’officier de justice, requit aussitôt la visite du juge et l’accompagna. Le cadavre était déjà décomposé et ne fut reconnu qu’après un examen plus attentif comme celui de Jean Vial. Le juge ne clôtura pas le procès-verbal sur place. Jourdan demanda à le signer ; on lui répondit que l’acte n’était pas terminé et qu’on attendait le greffier.

Sur le chemin du retour, un procureur représentant l’un des seigneurs de Vence apprit à Jourdan qu’il allait subroger un procureur juridictionnel. Les visites assidues de Jourdan dans la maison de Vial avaient fait naître des soupçons, lui dit-il, tout en affirmant le croire innocent. Il lui conseilla de partir prudemment et d’attendre à l’abri l’issue de la procédure. Jourdan hésita : une fuite pouvait être interprétée contre lui. Un homme éclairé lui expliqua cependant que, dans les formes alors suivies en matière criminelle, mettre sa personne en sûreté pouvait être nécessaire même pour un innocent. Il se retira quelques jours à Gatières, territoire placé sous la dépendance du roi de Sardaigne.

Des amis vinrent l’y trouver et lui dirent que son départ déposait contre lui aux yeux de tous. Rassuré par sa conscience, Jourdan retourna à Vence. Dès le lendemain, il apprit qu’un décret de prise de corps avait été lancé contre lui, avant qu’il fût procédé à une information et alors qu’il ne se trouvait dans aucun des cas permettant, selon Champagnac, une telle mesure sans instruction préalable. Il regagna Gatières et attendit de nouveau que le procès avançât.

Aucun des témoins entendus ne déposa directement à charge contre Jourdan. Les juges crurent pourtant discerner dans leurs déclarations des indices qui lui étaient défavorables. Le 2 mai 1753, le tribunal de Vence le mit unanimement hors de cour. Dans le même jugement, Jeanne-Marie Carlon, Jacques-Gervais Bazalgeste et Gaspard Mars furent déclarés coupables de l’assassinat de Vial et condamnés au dernier supplice ; Carlon et Bazalgeste étaient détenus, tandis que Mars avait pris la fuite.

Les deux prisonniers furent transférés à Aix. Le 29 mai, le Parlement réforma la sentence des premiers juges en ce qui concernait Jourdan et le condamna à mort, bien que les conclusions du ministère public lui fussent favorables. Champagnac indique que l’on avait dû aggraver les indices allégués contre lui, sans en donner ici le détail. Le jugement fut ainsi plus sévère que celui de Vence, alors même que les témoins entendus n’avaient pas déposé contre le procureur juridictionnel.

À quatre heures de l’après-midi, le jour même de l’arrêt, les deux condamnés détenus se rendirent au supplice et déclarèrent que Jourdan n’avait participé au meurtre ni directement ni indirectement, qu’il n’en avait rien su avant le crime et n’avait rien appris après. L’arrêt de mort n’en fut pas moins exécuté en effigie pour Jourdan ; le Parlement ordonna seulement, le 1er juin, que les déclarations de Carlon et de Bazalgeste fussent jointes à la procédure. La nouvelle qui aurait pu changer le sort du condamné ne lui parvint pas. Il n’apprit que l’arrêt de mort.

Jourdan erra pendant plusieurs années, loin de Vence, avec le poids d’une condamnation publique et l’inquiétude pour ses enfants. Son fils, âgé de quinze ans, était lui aussi fugitif. Il partit en Espagne, où il entra dans une maison de commerce ; son mérite et son travail l’y conduisirent, en quelques années, parmi les principaux intéressés. Mais la réussite ne supprimait pas la distance qui le séparait de son père, ni l’infamie attachée à la sentence.

Le jeune homme n’oublia pas ses infortunes. Lorsqu’il conçut le projet de rentrer en France, il ne pouvait supporter l’idée de revenir sans son père, toujours banni sous le poids d’un arrêt flétrissant. Une personne à qui il écrivit lui apprit que les véritables auteurs du crime avaient attesté l’innocence de Jourdan. À cette nouvelle, dit le récit, il abandonna ses affaires et partit retrouver son père. Il le conjura de se représenter devant ses juges. Le vieillard se remit à lui ; son fils soutint ses pas et le conduisit en France.

Jourdan se constitua volontairement prisonnier. Tandis qu’il attendait dans son cachot, son fils entreprit de faire reconnaître son innocence. Une nouvelle instruction reprit les faits et les relations qui avaient précédé le meurtre. Carlon était connue pour aimer les parures et les dépenses ; son mari, boulanger lui aussi, se livrait à des désordres et négligeait ses affaires, au point de ne pouvoir satisfaire les dépenses du ménage. Mars, boulanger comme Vial, et Bazalgeste, sans profession, fréquentaient leur maison. Les querelles entre les époux étaient liées, selon le dossier résumé par Champagnac, aux relations de Carlon avec ces deux hommes.

La présence habituelle de Jourdan chez le boulanger avait une explication ordinaire : il lui prêtait de l’argent pour acheter de la farine ; Vial était aussi son locataire et lui devait plusieurs loyers. Vial le considérait comme un bienfaiteur et un ami. À l’inverse, il manifestait à plusieurs reprises son déplaisir de voir Mars et Bazalgeste dans sa maison. Leur présence et les liaisons de son épouse avaient provoqué des querelles. Ces éléments éclairaient les fréquentations que le premier procès avait retenues comme suspectes, sans faire de la familiarité de Jourdan une preuve de participation.

La nouvelle instruction plaça le complot ailleurs. Il avait été formé, d’après les procédures, chez Mars le 6 février, après un souper auquel Jourdan n’avait pas assisté et auquel il ne devait pas être. Carlon avait sollicité Mars et Bazalgeste pour tuer son mari ; depuis quelque temps, elle paraissait avoir abandonné le dessein, et les deux complices ne l’avaient pas communiqué à Jourdan, craignant qu’il n’avertît Vial. Le soir du souper, Carlon proposa d’aller voler des choux chez un voisin et, à part, demanda de nouveau aux deux hommes d’assassiner son mari. Mars refusa ; Bazalgeste dit qu’il fallait mettre cette femme tranquille.

Ils se dirigèrent vers la chapelle de Notre-Dame de Larrat. Là, selon la relation judiciaire rapportée, Bazalgeste porta le premier coup de couteau à Vial, qui tomba ; Mars lui donna d’autres coups, puis tous deux transportèrent son corps dans la citerne voisine. Carlon et Bazalgeste avaient attesté que Jourdan n’avait pris aucune part au crime ; Mars, réfugié dans les États du roi de Sardaigne, avait lui aussi déposé en ce sens. Il s’agissait donc non d’une conjecture nouvelle sur la présence de Jourdan, mais de déclarations des personnes qui avaient reconnu leur propre rôle et désigné les circonstances du meurtre.

Le Parlement de Provence déchargea Honoré Jourdan de l’accusation par arrêt du 29 mai 1782. Deux jours plus tard, le 31 mai, un second arrêt lui permit d’imprimer et d’afficher le premier. Après trente années de flétrissure, d’exil et de misère, il put revenir dans son pays et, comme le conclut Champagnac, retrouver l’estime de ses concitoyens avant sa mort. Le récit ne précise pas le sort judiciaire de Mars, réfugié à l’étranger ; il distingue la justification de Jourdan de la condamnation initiale des autres accusés.

Le même jour de mai 1753, le Parlement avait rendu son arrêt et les condamnés avaient livré un témoignage qui contredisait son effet à l’égard de Jourdan. La déclaration fut jointe aux pièces, mais n’empêcha ni l’exécution en effigie ni l’exil. Ce délai pesa sur une famille entière : un homme contraint d’errer, un fils de quinze ans parti chercher sa vie en Espagne, puis revenu soutenir son père jusqu’au tribunal. L’arrêt de 1782 ne remplaça pas les années perdues ; il rendit cependant à Jourdan la possibilité de rentrer chez lui sous son propre nom, dégagé d’une accusation dont les deux condamnés détenus avaient eux-mêmes déclaré, dès le jour du jugement, qu’il n’était pas partie prenante.

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Le cadre historique et notre part d’invention

Lecture intégrale du chapitre IV25 (source locale work/cap400/sources/champagnac/tome-4-chap-25.txt). Jean Vial disparaît en février 1753 et son corps est retrouvé le 9 mars dans une citerne. Honoré Jourdan, procureur juridictionnel et voisin de Vial, accompagne le juge lors du constat; il se retire temporairement à Gatières, revient, puis repart après un décret de prise de corps. Le tribunal de Vence le met unanimement hors de cour le 2 mai 1753, tout en condamnant Carlon, Bazalgeste et Mars. Le Parlement réforme cette décision le 29 mai et condamne Jourdan à mort malgré les conclusions du ministère public; le même jour, Carlon et Bazalgeste déclarent qu’il n’a pas participé au crime, et le Parlement ordonne que ces déclarations soient jointes à la procédure le 1er juin. L’arrêt de mort est exécuté en effigie; Jourdan ignore les déclarations et vit en exil. Son fils, alors âgé de quinze ans, part en Espagne et le ramène des années plus tard. L’instruction ultérieure situe le complot chez Mars et précise l’absence de Jourdan. Arrêt du Parlement de Provence du 29 mai 1782 : Jourdan déchargé de l’accusation; autorisation d’imprimer et afficher le 31 mai. Mars demeure réfugié dans les États sardes dans le récit; son issue judiciaire n’est pas rapportée. Chronique rétrospective et moraliste, ses caractérisations sont attribuées à Champagnac.

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