« L'ardente obligation » : Quand l'État avait un cerveau
Le 8 mai 1961, dans une allocution radiotélévisée consacrée à l'avenir économique de la nation, Charles de Gaulle prononçait une formule qui allait définir l'âge d'or de la puissance publique française :
« Le Plan n'est pas un recueil de vœux pieux ni un catalogue de statistiques mortes. Le Plan est une ardente obligation. Il embrasse l'ensemble des activités nationales, détermine les objectifs prioritaires et concentre les moyens de l'État et de l'initiative privée vers les réalisations maîtresses qui commandent notre avenir et notre rang dans le monde. »
Charles de Gaulle, Discours et Messages, Tome III, Éditions PlonCette « ardente obligation » n'était pas une version occidentale du Gosplan soviétique, écrasant les libertés individuelles sous la botte d'un collectivisme aveugle. C'était une planification indicative et stratégique, menée au sein du Commissariat Général du Plan par des esprits d'exception comme Jean Monnet à l'origine, puis surtout Pierre Massé, grand mathématicien et ingénieur des Ponts et Chaussées.
Le Plan réunissait autour de la même table les ingénieurs des grands corps de l'État (Mines, Ponts, Télécoms), les patrons d'industrie, les représentants syndicaux et les scientifiques les plus éminents. Ensemble, ils projetaient la France à vingt ou trente ans. Ils ne se demandaient pas quel serait le rendement trimestriel d'une action cotée à la Bourse de Paris, mais de combien de kilowattheures, de combien de tonnes d'acier, de combien d'avions de transport et de combien de kilomètres de voies ferrées modernes la nation aurait besoin pour rester maîtresse de son destin à l'horizon d'une génération.
De cette rigueur d'ingénieurs naquit le prodige des Trente Glorieuses :
- Le programme nucléaire civil et militaire : le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) et EDF bâtissant en deux décennies le parc de centrales le plus décarboné, le plus dense et le plus sûr de la planète, offrant aux Français l'électricité la moins chère d'Europe.
- L'aéronautique et l'espace : le lancement de Caravelle, du supersonique Concorde, la création du CNES et de la fusée Diamant, ancêtre de la filière Ariane, et la genèse du consortium Airbus.
- Les transports terrestres : les recherches fondamentales de la SNCF sur la grande vitesse sur rail, qui allaient donner naissance au Train à Grande Vitesse (TGV).
- L'énergie et les matières premières : la constitution des géants pétroliers nationaux Elf-Aquitaine et Total, garantissant l'approvisionnement en hydrocarbures hors de la tutelle des « Sept Sœurs » anglo-saxonnes.
- L'informatique souveraine : le Plan Calcul et la fondation de la Compagnie Internationale pour l'Informatique (CII), première tentative européenne de briser le monopole d'IBM.
L'État n'était pas un spectateur impuissant : il était le maître d'ouvrage, le banquier du long terme et l'ingénieur en chef de la nation.
L'invasion des cabinets anglo-saxons et la lobotomie administrative
Que reste-t-il de cette grandeur intellectuelle en 2026 ? Une ruine managériale.
À partir des années 1990, sous la double pression du dogme de Maastricht (« la concurrence libre et non faussée ») et de l'idéologie du New Public Management, la haute administration française a subi une transformation anthropologique désastreuse.
Les polytechniciens, les ingénieurs des Mines et les scientifiques d'État ont été progressivement marginalisés dans les ministères au profit d'une caste d'énarques financiers, de gestionnaires de flux et de communicants formés aux écoles de commerce privées. Pour ces nouveaux mandarins, l'État ne devait plus produire, construire ni planifier : il devait « réguler », « fluidifier » et externaliser.
C'est ainsi que s'est opérée la colonisation de l'appareil d'État par les cabinets de conseil privés anglo-saxons : McKinsey & Company, Boston Consulting Group (BCG), Bain & Company, Accenture, Roland Berger.
En l'espace d'une décennie, le recours à ces officines privées est devenu une véritable addiction pour les ministères :
- Entre 2018 et 2022, les dépenses publiques de conseil ont dépassé le milliard d'euros, comme l'a révélé la commission d'enquête sénatoriale de mars 2022 (Rapport n° 585).
- Des cabinets privés américains ont été chargés de concevoir la stratégie logistique vaccinale de la France, d'écrire des pans entiers de la réforme du Code du travail, de piloter la numérisation des hôpitaux publics, de réorganiser les brigades de gendarmerie et même d'auditer les flux logistiques du ministère des Armées.
En tant qu'ingénieur, je dénonce cette dérive avec la plus extrême gravité. Ce n'est pas seulement un scandale de gaspillage de deniers publics ; c'est un crime de lèse-souveraineté.
Lorsqu'un État confie la rédaction de ses réformes stratégiques à des consultants privés — dont les serveurs, les capitaux et les centres de données sont situés aux États-Unis, et qui travaillent simultanément pour des multinationales concurrentes de nos entreprises —, il ne sous-traite pas une tâche : il abandonne son cerveau. Il consent à être aveuglé. Les consultants n'ont aucune culture du long terme, aucune mémoire institutionnelle et aucune fidélité patriotique : ils appliquent des grilles d'analyse standardisées (les fameux « benchmarks »), produisant des diaporamas insipides dont l'unique finalité est de justifier des coupes budgétaires sauvages et des démantèlements de services publics.
« Si l'État ne fixe pas les grands desseins industriels, qui le fera ? Les financiers ? Les banquiers d'affaires ? Mais ils ne pensent qu'à leur profit immédiat, au dividende de l'année ! Ils n'ont pas de patrie, ils n'ont pas d'avenir au-delà de leur portefeuille. C'est à l'État, et à lui seul, qu'il appartient de voir à trente ans, de mobiliser la science et les ingénieurs pour assurer l'indépendance de la nation. Sans politique industrielle délibérée, la France deviendrait la simple sous-traitante des monopoles étrangers. »
Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, Tome II, Éditions de Fallois / FayardLa grande braderie : Alstom, Alcatel, Technip
Le résultat concret de cette gouvernance par diaporama a été la liquidation méthodique du tissu industriel national.
L'exemple le plus tragique restera à jamais la vente en 2014-2015 de la branche énergie d'Alstom au conglomérat américain General Electric, autorisée et encouragée par le ministre de l'Économie de l'époque, Emmanuel Macron.
Alstom Énergie ne fabriquait pas des gadgets de consommation courante : elle fabriquait les turbines Arabelle, les seules turbines au monde capables d'équiper les réacteurs nucléaires de notre parc civil (EPR) et les chaufferies nucléaires de nos sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), clé de voûte de notre dissuasion ! Vendre Alstom à General Electric, c'était mettre la clé de notre souveraineté militaire et électrique entre les mains de la justice et du gouvernement américains.
Il aura fallu huit années d'humiliation et des centaines de millions d'euros d'argent public pour qu'EDF ne rachète laborieusement en 2022-2024 ce que l'État n'aurait jamais dû laisser partir.
Et Alstom ne fut pas un cas isolé :
- Alcatel, fleuron mondial des télécommunications et pionnier des câbles sous-marins stratégiques (par où transitent 98 % des données internet de la planète), bradé à l'américain Lucent puis dépecé au profit du finlandais Nokia.
- Technip, leader mondial de l'ingénierie parapétrolière et des infrastructures sous-marines de grande profondeur, fusionné de force avec l'américain FMC Technologies pour créer TechnipFMC, dont le centre de décision fut transféré à Houston et Londres.
- Lafarge, géant historique du ciment français, absorbé par le suisse Holcim.
- Péchiney, numéro un mondial de l'aluminium, sacrifié à Alcan.
À chaque fois, les mêmes cabinets de conseil et les mêmes banques d'affaires ont touché des commissions mirifiques pour expliquer aux ministres crédules que cette dépossession était le signe d'une « heureuse modernisation » dans une économie globalisée sans frontières.
Le diagnostic d'ingénieur : La physique contre la finance
Pourquoi nos élites ont-elles été incapables de protéger nos fleurons ? Parce qu'elles ont substitué à la compréhension des flux physiques le culte idolâtre de la finance abstraite.
Un État digne de ce nom doit être dirigé par des esprits qui comprennent la thermodynamique, la chimie, la métallurgie, le calcul haute performance et la résistance des matériaux. Une usine chimique ou une centrale nucléaire ne se pilotent pas avec des ratios de rentabilité financière à court terme (EBITDA ou ROIC). Elles exigent des décennies d'accumulation de compétences humaines, de chaudronniers qualifiés, de soudeurs haute précision, de physiciens des particules et de mécaniciens de précision.
Lorsque vous détruisez une filière industrielle pour économiser 5 % sur votre facture d'achat auprès d'un fournisseur délocalisé en Chine ou au Mexique, vous ne faites pas une « bonne gestion » : vous détruisez un capital de savoir-faire irremplaçable. Le jour où survient une rupture des chaînes d'approvisionnement mondiales — comme l'a cruellement démontré la pénurie de masques et de médicaments en 2020, ou la crise des composants électroniques —, vous découvrez que votre argent papier ne sert à rien si personne sur votre sol n'est capable de fabriquer ce dont vous avez un besoin vital.
Le général de Gaulle le savait intuitivement. C'est pourquoi il passait des journées entières à visiter les chantiers navals de Saint-Nazaire, les usines Sud-Aviation de Toulouse, les réacteurs de Marcoule et les raffineries de Berre, dialoguant directement avec les contremaîtres et les ingénieurs. Pour lui, la souveraineté était d'abord une question d'atomes, de machines et d'hommes fiers de leur ouvrage.
Reconstruire l'État stratège : Le programme de salut industriel
Pour briser la tyrannie des cabinets de conseil et réarmer l'industrie française, nous devons engager une thérapie de choc institutionnelle :
- L'interdiction légale stricte du recours aux cabinets de conseil étrangers dans les fonctions régaliennes : Voter une loi de salubrité publique interdisant formellement à tout ministère, armée, hôpital ou opérateur public de confier une mission de stratégie, de logistique ou d'organisation à une société de droit étranger ou à capitaux majoritairement extranationaux.
- La renaissance d'un Commissariat Général au Plan doté de pouvoirs réels : Rétablir le Plan sous l'autorité directe du Premier ministre, doté d'un budget pluriannuel contraignant et du pouvoir d'imposer ses arbitrages d'investissement aux ministères des Finances et de la Transition écologique. Remplir ses commissions non de consultants en management, mais d'ingénieurs de terrain, de chercheurs du CNRS et de représentants du monde ouvrier et artisanal.
- Le rétablissement du contrôle public sur les monopoles naturels : Nationaliser à 100 % EDF, sanctuariser la filière nucléaire (mines d'uranium d'Orano, usines de fabrication de combustible, retraitement de La Hague), reprendre la gestion directe des concessions autoroutières concédées à vil prix aux majors du BTP en 2006, et sécuriser nos réseaux de fibre optique et de télécommunications stratégiques.
- La relocalisation impérative des fabrications critiques : Conditionner toute aide publique et toute commande de l'État à un taux d'intégration industrielle nationale supérieur à 75 %, et créer un fonds souverain d'État alimenté par l'épargne des Français (sur le modèle du livret A) pour racheter ou recapitaliser nos ETI et PME technologiques menacées de prédation étrangère.
Un peuple qui ne produit plus ce dont il a besoin pour vivre et se défendre est un peuple en sursis d'esclavage. Il est temps de renvoyer les consultants à leurs affaires privées et de réinstaller la France aux commandes de ses propres usines.