Le communiqué de minuit dix
Il est des textes dont la brièveté écrase toute l'éloquence des siècles. Le lundi 28 avril 1969, à zéro heure dix minutes, l'Agence France-Presse diffuse un télégramme officiel émanant de la Boisserie, à Colombey-les-Deux-Églises. Il ne comporte que vingt-trois mots :
« Je cesse d’exercer mes fonctions de Président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi. »
Charles de Gaulle, Télégramme officiel de la Présidence de la RépubliquePas un mot de rancœur. Pas une récrimination contre les électeurs ingrats. Pas l'ombre d'un recours, d'un délai, d'une négociation d'appareil ou d'une manœuvre constitutionnelle pour s'accrocher à l'Élysée.
Quelques heures plus tôt, les résultats du référendum sur la création des régions et la rénovation du Sénat étaient tombés avec une netteté implacable : le « Non » l'emportait avec 52,41 % des suffrages exprimés, contre 47,59 % pour le « Oui ».
Pour de Gaulle, la question n'était pas de savoir si la réforme sénatoriale était bonne ou mauvaise en elle-même. La question était de savoir si le pacte de confiance fondamental entre le souverain — le peuple français — et son serviteur suprême — le Président — était maintenu ou rompu. Dès lors que la majorité des citoyens refusait de le suivre sur un arbitrage institutionnel majeur où il avait formellement engagé sa responsabilité, le mandat n'avait plus de légitimité morale. Le chef partait.
L'éthique de la légitimité directe : Le contrat gaullien
Pour mesurer le gouffre qui sépare le gaullisme historique des mœurs politiques actuelles, il faut comprendre la nature révolutionnaire de la Ve République telle que de Gaulle l'avait forgée en 1958 et refondée en 1962 par l'élection présidentielle au suffrage universel direct.
Dans l'esprit du Général, le Président de la République n'était pas le fondé de pouvoir d'une coalition parlementaire, ni le président d'un conseil d'administration d'actionnaires partisans. Il tirait sa légitimité d'une relation mystique et juridique directe avec la nation tout entière.
Cette conception exigeait une contrepartie morale écrasante : la révocabilité continue par le référendum.
Pour de Gaulle, le référendum n'était pas un sondage d'opinion sans conséquence, ni un plébiscite césarien destiné à faire acclamer le chef. C'était un acte de haute justice démocratique, où le chef de l'État mettait sa propre tête politique sur le billot civique. À chaque référendum — que ce soit en 1958, en 1961 sur l'autodétermination de l'Algérie, en 1962 sur l'élection au suffrage universel, ou en 1969 —, de Gaulle avait posé la même condition sans ambiguïté : « Si vous me désavouez, je pars le soir même. »
« Comment voulez-vous que je gouverne si le peuple ne me fait plus confiance ? Un Président qui resterait après avoir été repoussé par le pays ne serait plus qu'un fonctionnaire de passage, un fantoche méprisable ! Il n'aurait plus d'autorité morale pour parler au nom de la France devant les grands de ce monde. Mon pouvoir ne vient pas des partis, il ne vient pas d'une combine parlementaire : il vient du peuple. Quand le peuple dit "Non", le chef s'efface. C'est l'essence même de notre Constitution. Si l'on perd cela, la Ve République deviendra pire que la IVe : une monarchie élective sans honneur et sans responsabilité. »
Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, Tome III, Éditions de Fallois / FayardCette grandeur d'âme se manifesta jusque dans les détails matériels de son départ : le 28 avril à midi, Charles de Gaulle refusa le traitement de retraite d'ancien Président de la République, refusa la protection policière pléthorique et les privilèges d'usage. Il se retira à la Boisserie pour y vivre de sa seule pension de général de brigade et des droits d'auteur de ses livres, payant de sa poche jusqu'à ses timbres et les factures d'électricité du domaine.
Le forfait du 4 février 2008 : Le parjure de Versailles
Mettez maintenant cette geste en regard de ce que la France a vécu trente-neuf ans plus tard.
Le dimanche 29 mai 2005, le peuple français se rend en masse aux urnes pour se prononcer par référendum sur le projet de Traité établissant une Constitution pour l'Europe. La participation est massive : près de 70 % des électeurs se déplacent. Pendant des mois, le pays tout entier a vibré d'un débat civique d'une richesse incomparable. Les chaînes de télévision, la presse unanime, les partis de gouvernement (UMP, PS, UDF), les syndicats patronaux et les élites intellectuelles ont fait une campagne écrasante en faveur du « Oui », prédisant l'apocalypse financière et l'isolement planétaire en cas de rejet.
Le verdict du peuple souverain est sans appel : le « Non » triomphe avec 54,68 % des voix.
Que fait le président Jacques Chirac le soir même ? Rien. Il prononce une allocution télévisée compassée, change son Premier ministre (remplaçant Jean-Pierre Raffarin par Dominique de Villepin) et s'accroche à son fauteuil présidentiel jusqu'au terme de son mandat, sans que personne au sein de la classe dirigeante ne songe à exiger sa démission.
Mais le forfait véritable devait être consommé trois ans plus tard.
Élu en mai 2007, Nicolas Sarkozy fait rédiger par des juristes européens le Traité de Lisbonne. Comme l'avouèrent avec un cynisme désarmant les rédacteurs du texte — au premier rang desquels l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing —, le Traité de Lisbonne reprenait mot pour mot, article pour article, l'intégralité des dispositions du traité constitutionnel rejeté par les Français en 2005, sous une forme simplement plus obscure et découpée en avenants modificatifs.
Pour contourner la volonté du peuple, Sarkozy refusa obstinément de soumettre le Traité de Lisbonne à un nouveau référendum.
Le 4 février 2008, sous les ors de la salle du Congrès du château de Versailles, les députés et les sénateurs de la majorité UMP et de l'opposition socialiste réunirent leurs voix pour voter la révision constitutionnelle préalable à la ratification parlementaire du traité.
En un après-midi, une poignée de parlementaires inféodés aux appareils partisans réduisait à néant le vote explicite de 15,4 millions de citoyens français.
Ce vote de Versailles du 4 février 2008 est l'acte de décès moral de la Ve République. Ce fut un coup d'État parlementaire légal, une forfaiture démocratique dont la France ne s'est jamais relevée. En bafouant la souveraineté populaire, la classe politique a fracturé le contrat civique fondamental, nourrissant une défiance inextinguible entre la nation et ses gouvernants.
La dérive oligarchique : Du souverainisme de parade à l'autocratie sans peuple
Depuis ce parjure fondateur, la dégénérescence du régime s'est accélérée à une cadence vertigineuse.
Le référendum — qui était sous de Gaulle le battement de cœur régulier de la démocratie républicaine — a été purement et simplement banni de la pratique politique. Aucun chef de l'État n'a plus osé consulter les Français par référendum depuis 2005. Vingt-et-un ans de black-out civique absolu !
Pourquoi cette peur panique du peuple ? Parce que les dirigeants contemporains savent pertinemment que l'ensemble de leurs arbitrages fondamentaux — la désindustrialisation, l'austérité budgétaire imposée par Bruxelles, l'alignement sur l'OTAN, l'immigration de masse non maîtrisée, la cession de nos barrages et de notre énergie — sont rejetés par une majorité écrasante de citoyens.
La Ve République a été retournée comme un gant :
- De Gaulle utilisait les pouvoirs présidentiels pour protéger le peuple contre la tyrannie des partis et des lobbies financiers.
- Ses successeurs utilisent les pouvoirs présidentiels (articles 49-3 à répétition, ordonnances, états d'urgence sanitaires et sécuritaires) pour imposer au peuple la volonté des lobbies financiers et des bureaucraties supranationales.
Le paroxysme de cette imposture a été atteint lors de la dissolution de l'Assemblée nationale à l'été 2024. Désavoué lors des élections européennes puis balayé lors des élections législatives anticipées où sa majorité s'est effondrée, le pouvoir en place a fait savoir qu'il ne démissionnerait sous aucun prétexte. L'autorité sans légitimité : voilà ce qu'est devenu l'Élysée en 2026. Une citadelle assiégée, gouvernant par décret contre 80 % de la population, sourde aux colères nationales, protégée par des cordons de forces de l'ordre et des déclarations lénifiantes sur « l'arc républicain ».
Rétablir l'éthique de la démission : La condition du renouveau civique
Il ne peut y avoir de souveraineté nationale sans souveraineté populaire. Les deux termes sont consubstantiels.
En 1789, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen gravait dans son article 3 : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. »
En 1958, de Gaulle traduisait ce principe dans la Constitution : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. »
Pour purger la République du forfait de Lisbonne et restaurer la confiance civique, nous devons inscrire dans le marbre constitutionnel l'éthique du 28 avril 1969 :
- La nullité juridique de plein droit des traités ratifiés contre le verdict référendaire : Proclamer solennellement que la ratification parlementaire du Traité de Lisbonne en 2008 constituait une violation caractérisée de la volonté du peuple souverain exprimée en 2005, et que la France ne se considère liée par aucune obligation issue de ce coup de force.
- L'obligation de démission présidentielle en cas de rejet référendaire : Modifier l'article 11 de la Constitution pour y inscrire expressément la clause d'honneur gaullienne : lorsque le Président de la République soumet un projet de loi ou une révision constitutionnelle au référendum et que le « Non » l'emporte, le mandat présidentiel prend fin automatiquement et de plein droit à minuit le jour du scrutin.
- Le Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC) en toutes matières : Briser le monopole des assemblées parlementaires sur la loi en instaurant le RIC constituant, législatif et abrogatoire, permettant à un million de citoyens inscrits de soumettre directement au vote de la nation n'importe quelle loi ou n'importe quel traité international, sans filtre d'admissibilité politicien.
Le geste de Charles de Gaulle au matin du 28 avril 1969 n'était pas une retraite : c'était un sommet d'honneur républicain. Il rappelait aux puissants que le pouvoir n'est pas un bien meuble que l'on confisque, mais un fardeau sacré que l'on rend dès lors que la nation retire son acquiescement. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que la France redeviendra une République digne de son nom.