Aller au contenu
Armes de la Maison BeaulieuMAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRES
Justice & scandales · Angleterre

Récit historique · verdict contesté (1860)

La dalle de Stepney

Récit historique · verdict contesté (1860)

En août 1860, Mary Emsley est retrouvée morte dans sa maison de Stepney. James Mullins, qui avait d’abord dénoncé un autre homme et guidé la police jusqu’à un paquet d’objets volés, est reconnu coupable. Le procès laisse pourtant sans réponse l’heure exacte de la mort et plusieurs contradictions entre les témoins.

Couverture typographique : La dalle de Stepney — 1860, XIXe siècle.
Composition typographique contemporaine · AB Éditions. L’année est le repère du récit.
Illustration contemporaine : Paquet sous une dalle soulevée dans une cour pavée, tonneau et linge à l’arrière-plan.
Illustration contemporaine créée pour ce récit · AB Éditions. Les personnes et les objets représentés ne constituent pas des documents d’archive.

Au cœur de Stepney, derrière les rangées de maisons bâties à la hâte pour loger les travailleurs, Mary Emsley gardait seule ses clés, ses quittances et sa méfiance. Veuve, propriétaire de plusieurs immeubles, elle parcourait encore les rues pour percevoir ses loyers, mais n’ouvrait sa porte qu’après avoir reconnu le visiteur depuis la fenêtre ou l’aire. Le lundi 13 août 1860, deux voisines la virent assise à son premier étage. Le vendredi, on la trouva morte dans la chambre du haut, au milieu de papiers peints. Entre ces deux moments, les témoins virent une porte close, un volet inhabituel, un homme portant des rouleaux, et bientôt un paquet enfoui sous une dalle. Chaque indice semblait désigner quelqu’un; tous ensemble, ils ne fixèrent jamais avec entière sûreté l’heure de la mort.

Le procès de James Mullins s’ouvrit au Central Criminal Court le 22 octobre 1860, sous la présidence du Chief Baron Pollock. La transcription de l’Old Bailey reproduite par Arthur Conan Doyle nomme l’accusé, âgé de cinquante-deux ans, et consigne le verdict sans détour : « Guilty.—Death. » La sentence appartient au tribunal; le doute appartient aux lecteurs venus après lui. Doyle, qui reprit le dossier des décennies plus tard, date par erreur l’audience du 25 octobre et s’interroge sur la solidité de la preuve. Son essai n’est pas un témoignage contemporain, mais il attire l’attention sur des contradictions que le compte rendu du procès permet de contrôler.

Le vendredi 17 août, Walter Thomas Emm, cordonnier qui aidait parfois Mary à percevoir des loyers, avertit l’avocat de celle-ci qu’il ne parvenait plus à entrer chez elle. La porte de la rue était fermée, sans être verrouillée de l’intérieur; les agents passèrent par le jardin arrière. À l’étage supérieur, ils découvrirent le corps dans une chambre encombrée de rouleaux de papier. Le sang avait taché le plancher et le mur; une empreinte ensanglantée, orientée vers le palier, laissait supposer qu’un homme était ressorti de la pièce. Le chirurgien Samuel Gill décrivit plusieurs blessures profondes à la tête. Selon lui, elles pouvaient avoir été faites avec un marteau, mais il ne pouvait fixer le moment de la mort à un jour près : dimanche, lundi ou mardi restaient possibles selon les conditions.

Ce doute comptait. Les voisins Elizabeth Pashley et Elizabeth Muggeridge avaient vu Mary vivante le lundi soir; elles remarquèrent aussi les volets ouverts plus tard que d’habitude. Mais, le mardi matin vers neuf heures quarante, Caroline Barnes aperçut une fenêtre du dernier étage entrouverte et quelqu’un qui semblait déplacer des papiers peints. Elle ne pouvait identifier cette personne. Elle ne raconta la scène qu’après la découverte du meurtre, et précisa devant le jury qu’elle ne savait pas alors si Mary se trouvait dans la pièce. Le procureur pouvait soutenir que le geste était celui d’un assassin venu effacer des traces; l’observation pouvait aussi signifier que quelqu’un était encore vivant dans la maison. Aucun témoin ne permit de trancher.

Une autre rencontre compliqua la chronologie. Le constructeur James Stevenson affirma avoir croisé le lendemain matin un homme sortant d’un jardin avec des papiers sous le bras; il pensa qu’il venait de chez Mary, sans pouvoir l’assurer. Il reconnut ensuite William Rowland, un tapissier qu’il connaissait, et rapporta leur conversation sur la pose de papier. Rowland nia être sorti de la maison d’Emsley ce jour-là : il disait avoir travaillé dans la maison voisine, plusieurs jours auparavant. Il traita Stevenson d’homme aux impressions troubles. La déposition ne résolvait pas la question; elle multipliait les versions possibles d’un même passage.

Les enquêteurs s’étaient d’abord intéressés à Emm. Un chèque de dix livres, trouvé plus tard dans un paquet, avait été remis à Mary le 13 août par John Joshua Carrier; la date du 14 inscrite dessus était, disait-il, une erreur. Le paquet contenait aussi trois cuillers, deux lentilles et d’autres petits objets. La famille reconnut certains articles comme appartenant à Mary, mais plusieurs identifications demeuraient prudentes. À la fin d’août et au début de septembre, Mullins se présenta aux policiers pour dénoncer Emm. Il disait l’avoir surveillé et l’avoir vu transporter un paquet vers une remise délabrée, puis déposer un plus petit paquet dans un appentis près de son cottage. La police fouilla d’abord sans rien trouver. Mullins insista, indiqua une dalle; sous celle-ci, les agents découvrirent les objets manquants.

Le paquet avait deux enveloppes : une bande de toile ou de ruban grossier autour du papier extérieur, puis de la ficelle cirée à l’intérieur. Au logement de Mullins, les policiers trouvèrent un morceau de ruban ressemblant à celui de l’emballage, avec trente-trois brins comptés dans chaque morceau. De la cire de cordonnier fut aussi saisie dans sa chambre, et il portait une ficelle cirée pour nouer sa chaussure. À côté de ses outils se trouvait un marteau de plâtrier; un ancien soulier, jeté dans une poubelle, fut rapproché de l’empreinte sanglante par deux clous et une cavité de la semelle. Ce faisceau paraissait redoutable, mais chaque rapprochement avait sa limite : le ruban n’était pas une signature unique, le marteau n’était pas caché, et les médecins ne pouvaient établir que les poils trouvés dans la chaussure venaient de la tête de Mary.

Un étui à crayon doré apportait un autre soupçon. Deux connaissances de Mary pensaient l’avoir déjà vu en sa possession; Mullins l’avait vendu à un barman par l’intermédiaire de sa femme. Le médecin Gill crut voir du sang au bord de l’étui, mais il reconnut ne pouvoir dire s’il s’agissait de sang humain. Mary Mullins, fille de l’accusé, déclara que l’objet avait appartenu à son frère James, marin, qu’elle l’avait vu avec lui en juin ou juillet et qu’il était parti en mer avant le meurtre. Elle ne pouvait garantir que l’étui produit au procès était le même. Ainsi le petit objet qui aurait pu relier l’accusé à la victime gardait une provenance incertaine.

Deux témoins situèrent Mullins près de la maison ou sur son chemin à des moments que l’accusation associait au crime, sans que l’heure de la mort soit établie. John Raymond le plaça vers huit heures du soir devant une urinoir, à quelque quatre cents mètres de la demeure; il n’avait pas connu l’homme et ne l’identifia qu’après avoir lu les journaux, au milieu d’un groupe d’une douzaine ou d’une quinzaine de personnes. Le marin John Mitchell dit l’avoir croisé vers cinq heures du matin le mardi, à environ trois quarts de mille de Grove Road, les poches gonflées et l’air agité. Il ne donna son signalement qu’après avoir appris le meurtre et reconnut l’accusé plus tard dans une maison de détention où l’on lui ouvrit une trentaine de cellules. Le premier parlait d’un chapeau noir, le second d’un chapeau brun. Conan Doyle releva cette différence; la transcription montre aussi que leurs identifications furent tardives et exposées aux récits publics.

Les alibis ne dissipèrent pas le trouble. Emm et sa famille dirent qu’il avait passé une partie de la soirée du 13 août avec son épouse, une amie et un conducteur de charrette, puis était allé à Stratford. Des tickets de péage et des souvenirs de trajet furent évoqués, mais les témoins hésitaient sur leurs dates et sur la personne qui leur avait rappelé le jour exact. Les fils de Mullins tentèrent, eux aussi, de le placer chez lui; leurs réponses sur le repas, le coucher et les nuits passées à Barnsley Street se contredisaient sous le contre-interrogatoire. La défense ne fit donc pas naître un alibi solide; elle révéla plutôt les faiblesses et les retards de mémoire de part et d’autre.

Le jury condamna Mullins à mort, et le Chief Baron prononça la sentence. Doyle rapporte qu’il fut pendu le 19 novembre et qu’il laissa un écrit réaffirmant son innocence; il dit aussi que Mullins déclara croire Emm innocent. Cette parole finale ne constitue pas une confession. Elle ne dit pas qui plaça les objets sous la dalle ni pourquoi l’accusé avait conduit les policiers jusqu’à eux. Griffiths, écrivant plus tard sur la police, transforma le retournement spectaculaire — le dénonciateur devenu condamné — en démonstration de la sagacité criminelle de son auteur. Le compte rendu judiciaire, lui, laisse apparaître des objets identifiés avec réserve, des souvenirs mouvants et une scène dont l’heure demeure incertaine.

On ne saurait pour autant effacer le verdict prononcé par les jurés. Le paquet trouvé sous la dalle, les liens avec Mary et la conduite de Mullins formaient une accusation grave; le tribunal la jugea suffisante. Mais ni l’arrêt ni l’exécution ne changèrent les témoignages tardifs en certitudes absolues. La fenêtre ouverte le mardi, les papiers déplacés, le chèque daté du lendemain et les deux hommes croisés en des heures incompatibles composent moins une solution qu’un dossier dont plusieurs pièces résistent à l’assemblage. Telle est la leçon sévère de cette affaire : la justice sut donner un nom et une peine au condamné qu’elle avait retenu; elle ne put éclaircir chaque minute, ni faire taire les questions que ses propres témoins avaient laissées derrière eux.

Le cadre historique et notre part d’invention

Le dossier réunit le compte rendu complet du procès t18601022-874 tel que reproduit dans un ouvrage ultérieur, l’essai rétrospectif d’Arthur Conan Doyle et le récit de Griffiths. La transcription date le procès du 22 octobre 1860; Doyle donne par erreur le 25. Le verdict de culpabilité et la peine figurent dans le compte rendu reproduit. L’heure de la mort, plusieurs identifications et la portée de certains indices demeurent contestées dans les témoignages et les commentaires. Doyle rapporte la pendaison et une déclaration d’innocence; ces éléments lui sont attribués. Le site Old Bailey n’a pas pu être consulté directement et le dossier policier original n’a pas été examiné.

L’affaire se termine. La lecture continue.

Vos lectures, à votre goût

Gardez vos cinq préférées.

Retrouvez cette affaire, ajoutez-la à votre sélection et choisissez jusqu’à cinq histoires. Elles restent gratuites à lire sur le site.

Composer ma sélection →

La vente du fichier assemblé est en préparation.

Un premier carnet à découvrir

Cinq histoires autour de la table.

Un repas, une recette, un soupçon : notre carnet de bienvenue réunit cinq historiettes du Cabinet.

Découvrir le carnet offert →

L’inscription et l’envoi du carnet ne sont pas encore ouverts.

De cette affaire pourrait naître un livre

Aidez-nous à choisir notre prochain livre

Vous venez de lire le récit complet de cette affaire. Elle nous inspire trois projets de fiction, encore à écrire. Lequel aimeriez-vous voir naître ? Votre vote aidera AB Éditions à choisir ses prochains livres.

Découvrir les trois projets de fiction et voter
nouvelle

La pierre dans la cour

Fiction entièrement autonome, avec personnages, lieu et événement inventés. Dans un quartier de docks, une propriétaire cache sous une dalle un paquet destiné à confondre le messager qui la vole. Mais le garçon chargé de prévenir la police reconnaît dans le suspect l’homme qui l’a autrefois sauvé d’une accusation injuste. En une nuit, il doit choisir entre révéler l’emplacement du paquet et laisser l’enquête suivre une fausse piste. Choisissez Nouvelle pour une intrigue brève de loyauté, de preuve matérielle et de dette morale, où l’indice décisif risque de condamner le mauvais homme.

Chargement des choix…

roman

Les heures sans témoin

Fiction autonome, sans reprise des personnes ni du fait historique. Une enquêtrice de Londres est appelée après la mort d’un imprimeur dans une maison fermée. Trois voisins situent le bruit à trois heures différentes; un apprenti affirme avoir déplacé des rouleaux de papier, mais il ne sait plus si son maître était vivant. Tandis que la presse réclame un coupable, elle reconstruit les trajets, les retards et les intérêts cachés derrière chaque déposition. Choisissez Roman pour une enquête ample sur la mémoire publique, les preuves fragiles et le prix d’une condamnation obtenue trop vite.

Chargement des choix…

trilogie

Les trois versions du paquet

Fiction autonome en trois volumes, avec intrigue et protagonistes entièrement inventés. Le premier volume suit une blanchisseuse qui découvre un paquet caché dans une cour; le deuxième, un greffier qui consigne des témoignages incompatibles; le troisième, une journaliste qui reprend l’affaire après la mort du condamné. Chaque livre raconte une étape par une voix différente et révèle que l’objet central a changé de mains avant même le crime. Choisissez Trilogie pour une fresque policière et judiciaire où chaque témoin apporte une vérité partielle, sans que le dernier volume transforme le doute en certitude commode.

Chargement des choix…

Un choix par affaire sur ce navigateur, modifiable et retirable. Les projets les plus soutenus nourriront nos choix éditoriaux ; leur publication reste à décider. Comment sont conservés vos choix.

Retrouver les autres projets au Salon →Proposer mon idée pour un livre inspiré de cette affaire →
← Toutes les affaires du Cabinet