Aller au contenu
Armes de la Maison BeaulieuMAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRES
Justice & scandales · France

La montre du Hazois

Boucq et Saint-Mihiel, 1828-1829. Étienne Psaume disparaît sur la route des vendanges et son corps est retrouvé dans le bois du Hazois. Ses deux gendres, Pierre-Charles Simon et Étienne-Adolphe Cabouat, s’accusent successivement et sont condamnés à mort ; avant leur exécution, ils se contredisent encore sur les coups et rétractent leurs accusations contre d’autres membres de la famille.

Le fermier François Fert avait dégagé sa voiture d’une ornière et repris la route de Commercy. Il avait vu Étienne Psaume devant lui sur la côte de Boucq ; une demi-heure plus tard, dans le brouillard, il ne l’apercevait plus. Un vieillard que Psaume avait dépassé sur le chemin raconta qu’il avait ensuite entendu des cris, puis une voix implorer pardon et une autre répondre : « Pas de pardon ! » Quand on retrouva Psaume, sa montre avait disparu. La côte, le brouillard et l’arrêt de la voiture allaient bientôt faire l’objet de récits qu’on ne parviendrait pas à faire coïncider.

Psaume était avocat, homme de lettres et bibliographe, réputé pour sa probité et son obligeance. De son premier mariage avec Jeanne Picquot, il eut trois filles. Stéphanie-Cornélie, l’aînée, épousa Pierre-Charles Simon et mourut en 1824 en laissant trois jeunes enfants. Sa seconde épouse, Jeanne Lemoussu, quitta le foyer et alla vivre chez Jean-Claude Cabouat, père d’Étienne-Adolphe Cabouat, mari d’Élisabeth-Stéphanie, fille de Psaume. Ainsi les deux gendres se trouvaient au cœur d’une famille divisée.

Psaume ne croyait pas que le fils né deux ans après le départ de Jeanne fût le sien et voulait l’exclure de sa succession. Il reprochait à sa seconde épouse ses malheurs familiaux. Au début de 1828, il quitta Commercy pour Nancy. À Boucq, il partageait avec Simon le produit d’un vendangeoir, selon le testament de sa fille Stéphanie-Cornélie. Les droits de succession et la tutelle des trois petits-enfants avaient provoqué plusieurs procès entre les deux hommes.

Les vendanges de 1828 ravivèrent les querelles. Selon des paroles rapportées par Champagnac, Simon traita Psaume de voleur de testament et le menaça de l’enfoncer sous terre ; Psaume le tenait pour responsable des souffrances et de la mort de sa fille. Étienne-Adolphe Cabouat, autre gendre de Psaume, était lui aussi en conflit avec lui. Son épouse Élisabeth-Stéphanie avait quitté le domicile conjugal et était revenue chez son père. Dans une lettre du 23 septembre, Cabouat reprochait à Psaume ses propos et écrivait qu’il ne les souffrirait pas longtemps.

Le 20 octobre, les vendanges de Psaume commencèrent. Il logeait chez Charles-Joseph Merdier, aubergiste et buraliste du village. Une semaine plus tard, lundi 27 octobre, Fert vint le chercher à six heures du matin. Le fermier devait transporter deux tonneaux et la malle de Psaume. La servante lui dit de partir, Psaume n’étant pas encore levé, et promit d’aller l’avertir. Psaume se pressa de le rejoindre, mais Merdier l’encouragea à prendre d’abord une tasse de café : en gravissant la petite côte, il rattraperait la voiture qui suivait la grande route.

Psaume quitta l’auberge vers six heures et demie. Il portait une montre, remarquèrent Merdier et sa servante. Il prit le raccourci de la côte ; Fert conduisit sa voiture sur le grand chemin. À mi-pente, une roue resta prise dans une ornière. Fert dut demander l’aide de passants. À ce moment-là, Psaume se trouvait encore à quelque cent quinze mètres devant lui. Quand la voiture put repartir, environ une demi-heure après, le fermier ne le vit plus.

Une femme aperçut dans le brouillard un homme qu’elle crut être Psaume, puis le voiturier atteindre le sommet et repartir ; elle entendit sonner sept heures. Un vieillard disait que Psaume l’avait dépassé et qu’il l’avait perdu de vue dans le bois du Hazois. Il affirma avoir entendu des cris, puis une voix demander pardon et une autre répondre : « Pas de pardon ! » Il s’enfonça dans le taillis jusqu’à une tranchée, à quatre pattes, avant de revenir vers Boucq, craignant à son tour d’être tué.

Vers dix heures, une autre personne remarqua du sang sur le chemin du bois du Hazois, le prenant d’abord pour celui d’un lièvre. Fert poursuivit sa route et s’enquit de Psaume, sans obtenir de réponse satisfaisante. Il arriva à Commercy vers onze heures, seul avec ses tonneaux et la malle. La disparition éveilla bientôt des soupçons contre les deux gendres, tandis que les premières recherches dans les environs ne donnaient rien.

Le 15 novembre, une battue retrouva le corps dans le bois, à une demi-lieue de l’auberge de Merdier et à dix-sept mètres du chemin. Psaume reposait sur le dos, derrière des haies. Sa capote et son gilet étaient refoulés sous lui, son pantalon retroussé aux genoux et taché de boue ; un seul soulier lui restait. La montre avait disparu, mais ses poches contenaient encore monnaie, besicles, bourse, livre, clefs et une lettre de sa fille Ranxin. L’autre soulier, son chapeau, sa canne et son parapluie se trouvaient près du corps.

Le 23 novembre, Delacroix et Louis Thomas trouvèrent un second bâton de charme caché sous des feuilles, avec des cheveux encore pris à son extrémité. Un premier bâton avait été saisi. Simon exploitait une coupe de bois dans le Hazois ; selon la chronique, c’était la seule des environs où l’on façonnât alors du bois de charbon.

Les médecins examinèrent le corps à trois reprises les 15 et 16 novembre. La tête présentait de nombreuses lésions ; du sang coagulé avait rempli les cheveux autour des oreilles. Une fois la mort constatée, les recherches se tournèrent vers les conflits de famille et les mouvements de Simon et Cabouat.

Le bûcheron Rémy Bresseaux déclara que les Cabouat lui avaient offert deux cents francs pour tuer Psaume. Étienne-Adolphe lui aurait indiqué le chemin que suivait son beau-père et Cabouat père aurait dit que le vieil homme voyait mal ; Mme Cabouat les aurait interrompus. Bresseaux disait avoir parlé de cette proposition avant le meurtre. Champagnac précise toutefois que ce récit, transmis de bouche en bouche, avait pu être modifié.

Les deux gendres furent arrêtés : Simon à Sorcy le 15 novembre, Cabouat le lendemain à Pierrefitte. D’abord, Simon affirma que l’on avait voulu seulement donner une correction à Psaume. Il dit être resté à vingt-cinq pas, dans le bois, et accusa Cabouat d’avoir tout fait. Cabouat nia être allé à Boucq et soutint un alibi. Au procès, chacun allait opposer à l’autre une place différente dans le bois, un moment différent de l’agression et un rôle différent dans la mort de Psaume.

Les débats s’ouvrirent le 8 juillet 1829 devant la cour d’assises de la Meuse, à Saint-Mihiel. Cent quatre-vingts témoins étaient assignés, dont soixante pour la défense. Pendant la lecture de l’accusation, Simon se leva pour révéler que Cabouat était venu le trouver sous le nom de Marchal et lui avait proposé de « donner une roulée » à leur beau-père. Simon disait avoir refusé. Le matin du 27 octobre, raconta-t-il, Cabouat était allé chez Merdier vérifier si Psaume était parti, puis ils avaient pris des chemins différents. Simon suivit la grande route ; quand il rejoignit Cabouat, celui-ci lui annonça que Psaume était mort.

Simon reconnut avoir aidé Cabouat à traîner le corps dans une haie et dit avoir jeté la montre dans l’eau. Il affirma que Cabouat l’avait menacé de l’accuser s’il parlait. Cabouat nia être venu à Boucq et répondit que Simon mentait. Dans cette version, Simon avait aidé à cacher le crime, mais les coups étaient de Cabouat.

Les témoignages confirmèrent plusieurs faits déjà connus. Bresseaux répéta son accusation ; Cabouat maintint son alibi. La famille Tabutiaux, après s’être rétractée, déposa dans le sens de la révélation de Simon. Ces revirements compliquaient la question des coups et de l’aide apportée après le meurtre. Le ministère public fit remarquer que Simon avait pris des précautions pour cacher le crime et évoqua des complices encore libres.

Le 11 juillet, après trois jours de débats, les jurés déclarèrent Cabouat auteur de l’assassinat et Simon complice. À la lecture de la déclaration, Cabouat pâlit et pleura. Simon, plus ferme, protesta : « Je suis pourtant innocent ! » Cabouat dit qu’il ne voulait pas se pourvoir. Tous deux changèrent bientôt de voie et demandèrent la cassation ainsi que la clémence du roi, souhaitant que la peine de mort soit commuée en travaux forcés à perpétuité.

Le 15 juillet, ils firent appeler le président des assises à la prison et annoncèrent vouloir révéler le rôle de Cabouat père et de la seconde épouse de Psaume. Simon se reconnut coupable, mais dit n’avoir porté aucun coup : il aurait seulement aidé à traîner le corps après que Cabouat l’eut frappé avec une pierre. Il accusa la femme de Psaume de l’avoir poussé au crime depuis cinq ans. Puis, pris d’une crise d’épilepsie, il s’effondra aux genoux du président.

Après une violente attaque de nerfs, Cabouat reconnut à son tour avoir porté les premiers coups. Selon lui, Simon arriva ensuite avec un bâton et frappa Psaume qui respirait encore. Il accusa lui aussi la femme de Psaume d’avoir encouragé le meurtre. Ainsi, les deux hommes ne s’accordaient ni sur le rôle de Simon pendant l’agression ni sur ce qu’il aurait fait auprès du corps.

Le 13 septembre, l’arrêt rejetant le pourvoi parvint à Saint-Mihiel. Avant l’exécution du lendemain, les deux hommes rétractèrent leurs accusations contre Cabouat père et la seconde épouse de Psaume. Cabouat désigna Simon comme seul instigateur. Le 14 septembre 1829, les deux hommes furent exécutés à Saint-Mihiel. Simon fut porté à demi mort jusqu’à l’échafaud. Cabouat cria aux jeunes gens de le plaindre et de prendre exemple sur lui ; sous le fer, il n’acheva pas le nom de sa mère.

De cette affaire pourrait naître un livre

Aidez-nous à choisir notre prochain livre

Vous venez de lire le récit complet de cette affaire. Elle nous inspire trois projets de fiction, encore à écrire. Lequel aimeriez-vous voir naître ? Votre vote aidera AB Éditions à choisir ses prochains livres.

nouvelle

La montre dans la paille

Cette nouvelle entièrement fictive suivrait un jeune garçon d’écurie chargé de vider la voiture d’un fermier après une course dans le brouillard. Il trouve une montre glissée parmi la paille, tandis que sa sœur, servante à l’auberge, est accusée d’avoir dissimulé un objet volé. Pour la sauver, il doit retrouver le propriétaire avant le départ de la diligence et comprendre pourquoi deux adultes donnent des heures différentes. Personnages et intrigue sont inventés. Aimeriez-vous lire cette nouvelle d’aventure autour d’une montre qui entraîne deux jeunes gens hors de leur village ?

Chargement des choix…

roman

Les Vignes de Boucq

Ce roman historique entièrement fictif suivrait une jeune veuve qui reprend une petite vigne après la mort de son père. Les parcelles sont morcelées entre héritiers, les tonneaux doivent partir avant les premières pluies, et un négociant de Nancy lui propose un marché qui pourrait la rendre indépendante au prix de son départ. Elle apprend à tailler, compter et vendre sans céder le clos familial. Personnages et intrigue sont inventés. Aimeriez-vous lire ce roman d’ascension sociale où la vendange devient le premier bien qu’une femme puisse gouverner ?

Chargement des choix…

trilogie

Les Routes du brouillard

Cette trilogie entièrement fictive suivrait une famille de voituriers sur trois routes de l’Est, où chaque génération transporte une cargaison dont personne ne veut parler. Un fils connaît les chemins de traverse, sa sœur sait lire les lettres confiées aux voyageurs, et leur mère tient les comptes d’une auberge menacée de faillite. D’un tome à l’autre, le commerce les conduit de village en ville puis jusqu’à la frontière, tandis qu’un choix ancien pèse sur leur nom. Aimeriez-vous lire cette saga de routes, de métiers et de secrets familiaux ?

Chargement des choix…

Un choix par affaire sur ce navigateur, modifiable et retirable. Les projets les plus soutenus nourriront nos choix éditoriaux ; leur publication reste à décider. Comment sont conservés vos choix.

Retrouver les autres projets au Salon →
Le cadre historique et notre part d’invention

Chapitre VIII35 lu intégralement (4 003 mots selon le comptage par espaces de la réservation ; SHA-256 conforme). Le récit de Champagnac prend parti dans une affaire familiale complexe et s’appuie sur des paroles rapportées, des témoignages changeants et les révélations faites après le verdict. La source nomme d’abord la seconde épouse Jeanne Lemoussu, puis mentionne plus loin « dame Élisa Psaume » comme épouse, alors qu’Élisa est aussi le prénom de la fille Élisabeth-Stéphanie ; cette discordance n’est pas résolue ici. Le témoignage de Bresseaux sur une offre de deux cents francs est rapporté comme une proposition transmise de bouche en bouche, susceptible d’altération. Les accusations de Simon et de Cabouat contre Cabouat père et la seconde épouse, formulées après la condamnation le 15 juillet, sont rétractées avant l’exécution du 14 septembre 1829 ; elles ne sont pas présentées comme une complicité établie. Simon nie avoir frappé Psaume, qui aurait reçu selon sa version un coup de pierre de Cabouat ; Cabouat affirme au contraire que Simon frappa ensuite Psaume avec un bâton. L’ordre et l’arme diffèrent selon leurs aveux. Le verdict et l’exécution des deux condamnés sont rapportés par Champagnac.

← Toutes les affaires du Cabinet