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Justice & scandales · France

La porte close du comte de Viry

Après la mort de son secrétaire Fuchs de Thérigny, le comte de Viry est accusé d’avoir tué son protégé pour effacer une dette. La rumeur accompagne l’instruction, les mandats et le procès ; en 1777, le comte et ses gens sont déchargés de l’accusation d’assassinat.

On avait enterré Fuchs de Thérigny devant plus de quarante personnes. Dix mois plus tard, des écrits affirmaient pourtant qu’il avait été enseveli en pleine nuit, son corps livré à la chaux pour en faire disparaître les traces. Le mort avait vingt ans, disaient ces accusateurs ; il aurait prêté vingt mille livres au comte de Viry, lequel l’aurait assassiné pour ne pas les rendre. Une chambre fermée, un décès soudain, un riche propriétaire : il ne manquait plus qu’une dette. Les mémoires qui parvinrent au procureur général la fournirent.

La chronique de Champagnac raconte d’abord une tout autre histoire. Dans ses terres du Bourbonnais, Viry entretenait plusieurs familles pauvres. Six indigents mangeaient chez lui toute l’année ; six ménages étaient logés gratuitement dans ses maisons. Il acquittait d’autres loyers et payait des nourrices. Ce portrait charitable n’établit pas à lui seul l’innocence d’un homme, mais il explique la place que le chroniqueur donne à Thérigny : celle d’un protégé devenu, après sa mort, le créancier supposé de son protecteur.

Fuchs de Thérigny avait été attaché au comte comme secrétaire. Sa famille se trouvait, selon le récit, dans un état voisin de l’indigence. Lorsqu’une maladie grave contractée à Paris menaça sa santé, Viry se chargea des frais et le confia à des médecins. Le jeune homme se rétablit, puis revint dans les terres du comte en novembre 1774. Il y retrouvait sa place dans la maison, les repas partagés et cette proximité dont les accusateurs allaient bientôt proposer une interprétation meurtrière.

Le 25 novembre, le froid était rigoureux. Thérigny passa une partie de l’après-midi sur la glace, défiant et poursuivant l’homme d’affaires du domaine. Après cet exercice, il se plongea à demi nu dans la neige, disant vouloir soigner ses engelures. Le chroniqueur insiste sur cette imprudence ; les médecins de la procédure ne s’accorderont pas sur ce qu’elle pouvait expliquer. Le soir même, cependant, rien ne parut annoncer la mort. Thérigny revint transi, soupa avec le comte et prit plaisir, rapporte le texte, à la musique champêtre que celui-ci avait fait venir.

Les gens du château dansèrent pendant une partie de la nuit. À minuit, le secrétaire se retira et ferma sa chambre, comme il en avait l’habitude. Le 26 novembre, au matin, il ne reparut pas. Un domestique envoyé par Viry frappa, sans obtenir de réponse. Deux heures passèrent ; une nouvelle tentative rencontra le même silence. L’inquiétude grandissait dans la maison, mais la porte demeurait close. Le comte devait rejoindre son ancien curé. Avant de partir, après avoir dîné rapidement, il ordonna qu’on enfonçât la porte si Thérigny ne se montrait toujours pas.

Les domestiques attendirent encore, puis exécutèrent cet ordre. Les gens de la maison assistèrent à l’ouverture. Dans le lit, ils trouvèrent le jeune homme mort et froid. On alla prévenir Viry ; la nouvelle le fit s’évanouir, selon la chronique, et il fallut le ramener au château. L’homme d’affaires s’occupa des funérailles. Domestiques, ouvriers et habitants du domaine vinrent voir le corps. Le 27 novembre, le convoi partit devant une assistance nombreuse. C’était un deuil public, dont beaucoup pouvaient attester les circonstances.

Rien, pendant près de dix mois, ne conduisit à une plainte. Puis les accusations écrites arrivèrent. Elles renversaient les rapports entre les deux hommes : celui qui avait payé les soins serait devenu le débiteur de celui qu’il secourait. Elles transformaient aussi les funérailles en opération clandestine. La différence n’était pas une nuance entre deux souvenirs. D’un côté, des personnes avaient vu le corps et suivi le convoi ; de l’autre, on alléguait une destruction destinée à empêcher toute recherche. Ces affirmations obtinrent néanmoins l’attention du ministère public.

Le 9 septembre 1775, le parlement ordonna une information sur la mort de Thérigny. Des monitoires furent publiés dans la province, et l’on exhuma le corps. À l’ouverture de la poitrine, les médecins relevèrent un épanchement sanguin qu’ils interprétèrent comme la suite possible d’un coup. Une consultation contraire l’attribua à l’imprudence du jeune homme la veille de sa mort. Champagnac donne sa préférence à ce second avis. Nous sommes ici devant les interprétations médicales rapportées dans une procédure ancienne : la neige ne devient pas, pour autant, une cause de décès démontrée.

L’enquête atteignit bientôt le personnel du domaine. Des décrets de prise de corps visèrent l’homme d’affaires et deux domestiques. Viry fit appel de la procédure conduite par les juges de Moulins. Il demandait leur récusation, certains étant, à ses yeux, ses ennemis personnels. Le parlement de Paris ne lui donna pas satisfaction : il devait comparaître devant ceux-là mêmes qu’il avait récusés. Ses amis lui conseillèrent de fuir. Il prit le parti inverse, quitta Paris en hâte et alla se constituer prisonnier.

La procédure fut considérable. Cent quatre-vingt-trois témoins furent entendus au sujet de l’accusation d’assassinat ; soixante-dix autres auditions portèrent sur une plainte en subornation de témoins. Interrogatoires, récolements et confrontations se succédèrent. La mort découverte derrière une porte close était devenue une affaire où il fallait examiner aussi la manière dont les paroles avaient été recueillies et les soupçons formés. Le chroniqueur, pourtant sévère envers les ennemis du comte, souligne la rigueur de ces recherches : la décision de décharge qu’il va annoncer ne vient pas d’une enquête escamotée.

Le 28 février 1777, la sénéchaussée de Moulins déchargea Viry et ses gens de l’accusation d’assassinat. Plus de quarante notables, parmi lesquels des ecclésiastiques, des magistrats et des gentilshommes, avaient signé un certificat rappelant ses actes de bienfaisance. La décision rendait au comte autre chose que ces témoignages d’estime : elle le délivrait de l’accusation judiciaire. Après le jugement, il reçut l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. Champagnac désigne enfin plusieurs adversaires personnels et cite le curé Fleury parmi ceux qu’il tient pour les auteurs de la calomnie.

Viry était réhabilité dans le récit, Thérigny demeurait mort. L’homme auquel on prêtait une dette meurtrière avait été celui qui payait ses soins ; les funérailles prétendument secrètes avaient eu leurs témoins. Entre novembre 1774 et février 1777, ces faits avaient dû traverser toute une procédure pour reprendre leur place. La porte de la chambre avait résisté quelques heures aux domestiques. L’accusation, elle, avait tenu bien plus longtemps.

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Le cadre historique et notre part d’invention

Récit original d’après Champagnac, tome III, chapitre XXXIII. Le prêt de vingt mille livres, l’enterrement nocturne et la chaux sont des accusations rapportées, non des faits établis. Les deux interprétations médicales sont celles de praticiens cités dans cette chronique ancienne. La sénéchaussée de Moulins décharge le comte et ses gens de l’accusation le 28 février 1777. Les personnages et les intrigues des trois projets de fiction sont inventés.

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