Aller au contenu
Armes de la Maison BeaulieuMAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRES
Impostures & fortunes · Angleterre

L’annonce et la porte

En février 1828, une annonce de prêt conduit M. Mullay à Red Lion Square, où William Howard le frappe avec une batte et un couteau. Au procès, Howard décrit une querelle née d’un projet financier; le jury le condamne pour agression avec intention de voler. Pelham estime que le nom du prisonnier pouvait être emprunté, sans révéler son identité.

Le billet promettait une occasion, non un rendez-vous dangereux. Un homme qui cherchait un emploi mercantile venait d’annoncer dans les journaux qu’il prêterait huit cents ou mille livres à quiconque saurait lui procurer une place. Le 6 février 1828, une réponse lui indiqua une adresse : M. Howard, au 36 de Red Lion Square, à Holborn, recevrait « J. L. » le lendemain ou le surlendemain, entre midi et quatre heures. Plusieurs jours passèrent avant que le demandeur, M. Mullay, se décidât à s’y rendre. Dans le récit de Camden Pelham, consulté dans l’édition de 1891, l’auteur dit ne pouvoir retracer l’histoire de l’accusé et suppose que le nom Howard était emprunté; il ne nomme pas le correspondant qui avait envoyé le billet à Mullay.

La maison abritait les réunions d’une société de coopération londonienne. Lorsque Mullay exposa l’objet de sa visite, Howard se montra prêt à parler d’affaires. Il prétendit être parent d’un gentilhomme dont l’influence pouvait procurer des emplois lucratifs. Mullay rectifia le sens de son annonce : il ne voulait pas acheter un poste, mais avancer une somme en échange d’une nomination, avec des garanties convenables et sans intérêt. Howard lui proposa alors de monter à l’étage. Ils gagnèrent une mansarde située à l’arrière de la maison, où la conversation sur le prêt se poursuivit.

Cette première entrevue fixa le prochain rendez-vous. Mullay devait revenir le lendemain à une heure, avec l’argent; un M. Owen, présenté comme l’homme dont l’influence ferait obtenir la place, serait lui aussi présent. Le lendemain, Howard et Mullay se retrouvèrent à l’heure dite, mais Owen ne vint pas. Deux heures durant, les deux hommes l’attendirent. Pelham assure que Howard apprit alors que le visiteur avait apporté cinq cents livres pour répondre à la demande anticipée.

L’attente n’apaisa pas les inquiétudes de Mullay. Howard l’observait, écrit Pelham, comme s’il cherchait à mesurer leur force respective. Dans la pièce se trouvaient un grand couteau à fermoir et une lourde batte de jeu, dont le propriétaire ne fournit pas, selon le chroniqueur, d’explication satisfaisante. Mullay quitta pourtant la maison après avoir promis de revenir le lundi, espérant encore y rencontrer Owen. Celui-ci manqua également ce rendez-vous. Howard en fixa un autre pour le mardi, à midi, et lui recommanda de ne pas oublier l’argent.

À cette date, Howard paraissait, selon le récit, extraordinairement agité. La conversation s’engagea de façon irrégulière. Il demanda à Mullay d’écrire à Owen en recopiant un modèle qu’il lui tendit. Mullay ôta son manteau et le suspendit dans la pièce; il commençait à peine à écrire qu’il vit Howard pousser violemment le tisonnier dans le feu. Le geste le troubla. Il retira l’objet, puis reprit sa place. Alors Howard verrouilla brusquement la porte, saisit la batte et le couteau déjà remarqués, et se jeta sur lui.

Mullay comprit qu’il devait résister. Les coups de batte s’abattirent sur sa tête. Howard gardait le couteau dans la main gauche; Mullay parvint à le briser en deux dans la lutte, mais ses mains furent profondément coupées. Le sang coulait de ses blessures et sa vue s’obscurcissait. Il cria à plusieurs reprises : « Au meurtre ! » Son agresseur lui répondit, selon Pelham, que ces appels ne serviraient à rien, puisqu’il avait des assistants à proximité qui l’aideraient à « en finir » avec lui.

Mullay redoubla ses cris et se précipita vers les fenêtres, passant les mains au travers pour que les voisins l’entendent. Il saisit ensuite le tisonnier et tenta une dernière défense. L’affrontement les jeta à terre; Mullay, qui était le plus fort, réussit à placer son genou sur la poitrine de Howard. Des pas approchèrent de l’autre côté de la porte. Mullay crut d’abord que de nouveaux adversaires venaient rejoindre son assaillant et se prépara à vendre chèrement sa vie. Howard demanda alors grâce, affirmant qu’il ne voulait pas lui faire de mal. Mullay ne le relâcha qu’après avoir entendu cette demande répétée.

La porte s’ouvrit presque aussitôt. Les occupants de la maison entrèrent, puis firent appeler le gardien de rue de Red Lion Square, qui s’empara de Howard. La pièce, les vêtements du prisonnier et ceux de Mullay étaient couverts de sang. Un chirurgien examina ce dernier et constata des blessures dangereuses. Howard fut conduit au bureau de police de Hatton Garden. Il nia avec véhémence avoir voulu assassiner le plaignant et déclara souffrir d’une maladie si grave qu’il mourrait si l’on ne lui procurait pas immédiatement une once d’opium. Il fut envoyé à Newgate pour attendre son procès. Une enquête sur sa situation, rapporte Pelham, révéla qu’il était dans une extrême pauvreté.

Le procès eut lieu à l’Old Bailey le 26 février. Après le témoignage de Mullay sur les faits, Howard lut sa propre version. Il dit avoir habité Red Lion Square depuis environ trois semaines et être lui-même dans une mauvaise situation financière. Un homme qu’il connaissait sous le nom d’Owen partageait cette précarité. Tous deux, expliqua-t-il, avaient élaboré un plan à partir de l’annonce de Mullay : obtenir qu’il déposât son argent dans une banque au nom conjoint de Mullay et d’Owen. Ce dépôt devait leur permettre de se présenter comme des hommes solvables et d’obtenir ensuite du crédit.

Dans cette version, Howard avait parlé d’une place vacante dans l’administration, évaluée à trois cent cinquante livres par an. Owen pourrait, disait-il, l’obtenir si Mullay acceptait de se faire passer pour son parent; la contrepartie attendue serait le dépôt chez un banquier d’une somme égale à trois années de salaire, à verser au terme de trois mois à titre de prime. La déclaration, telle que Pelham la rapporte, ne précise pas qui devait recevoir cette prime. Howard affirma que Mullay avait paru consentir et que plusieurs rendez-vous furent pris pour conclure l’arrangement.

Les deux récits de la transaction ne se recouvrent pas. Dans la première présentation de Pelham, Mullay offre un prêt sans intérêt, contre des garanties, en échange d’une place. Dans la déclaration lue par Howard au procès, il s’agit d’un dépôt bancaire aux noms de Mullay et d’Owen, destiné à leur permettre d’obtenir du crédit; la somme prévue comme prime devait être versée après trois mois, sans que le passage nomme son bénéficiaire. Owen reste le personnage d’un arrangement rapporté par Howard, et ne comparaît pas dans cette séquence du récit.

Dans la version qu’il lut au procès, Howard expliqua la violence du mardi par une insulte. Mullay, lassé de ne pas voir Owen, se serait emporté contre eux. Howard disait être malade et d’un tempérament irritable; offensé par une épithète, il aurait frappé Mullay au visage. Il reconnut qu’une lutte violente s’était ensuivie et qu’il avait fait tout son possible pour se défendre, mais soutint que son adversaire était plus grand et plus fort que lui. La narration antérieure de Pelham avait présenté les rendez-vous successifs comme les préparatifs du guet-apens; Howard, dans sa version, décrivait une querelle devenue bataille.

Le jury ne retint pas cette explication. Il déclara Howard coupable d’agression avec intention de voler; la condamnation ne fut donc pas un verdict de meurtre. La peine fut la transportation à perpétuité. Pelham juge probable que le nom sous lequel le prisonnier avait été jugé était emprunté, tout en reconnaissant ne pouvoir donner aucun compte rendu précis de son histoire. Le dossier imprimé laisse ainsi le véritable nom dans l’ombre. Il conserve, en revanche, la succession très matérielle des rendez-vous : cinq cents livres annoncées, une porte verrouillée, une batte et un couteau, puis les cris entendus au-delà des fenêtres.

De cette affaire pourrait naître un livre

Aidez-nous à choisir notre prochain livre

Vous venez de lire le récit complet de cette affaire. Elle nous inspire trois projets de fiction, encore à écrire. Lequel aimeriez-vous voir naître ? Votre vote aidera AB Éditions à choisir ses prochains livres.

nouvelle

La chambre de Redcliffe

Nouvelle entièrement fictive. À Bristol, un ancien commis répond à une annonce promettant un emploi dans une compagnie maritime contre une avance remboursable. Le rendez-vous l’entraîne dans une salle de comptes où un associé absent devait l’attendre. Quand la porte se ferme et qu’un maillet apparaît près du poêle, il comprend que le contrat n’était qu’un appât. Une voisine entend l’appel, mais son témoignage se heurte à la version d’un garçon de bureau qui prétend avoir vu la victime commencer la lutte. L’histoire se concentre sur une pièce, un objet déplacé et les récits contradictoires; noms, faits et verdict sont inventés.

Chargement des choix…

roman

L’emploi de monsieur Vale

Roman entièrement fictif. Dans une ville industrielle imaginaire, un inconnu promet à un ancien négociant de lui obtenir une charge lucrative s’il dépose une somme chez un banquier. Le protecteur attendu ne vient jamais, tandis que les rendez-vous se répètent et que l’argent demandé change de destination. Une attaque dans une arrière-salle conduit l’accusé devant les assises, où il soutient qu’il ne s’agissait que d’une querelle après une insulte. Une greffière doit distinguer les paroles rapportées, les objets retrouvés et les explications données au procès. Tous les personnages, lieux, actes et décisions sont inventés; aucun Howard ni Mullay n’est repris.

Chargement des choix…

trilogie

Les rendez-vous manqués

Trois romans autonomes et entièrement fictifs explorent des offres d’emploi qui cachent chacune une autre entreprise. Dans le premier, un imprimeur disparaît après avoir attiré un créancier dans une arrière-boutique. Dans le deuxième, une héritière attend un protecteur qui n’arrive jamais, tandis que deux associés se disputent la propriété d’un dépôt. Dans le troisième, un blessé accuse l’homme qui l’a secouru, et le procès oppose une porte verrouillée à trois témoignages incompatibles. Aucun personnage, événement, nom ou verdict n’est historique. Les livres partagent seulement une question : quand une promesse change de sens, quel récit la justice peut-elle retenir?

Chargement des choix…

Un choix par affaire sur ce navigateur, modifiable et retirable. Les projets les plus soutenus nourriront nos choix éditoriaux ; leur publication reste à décider. Comment sont conservés vos choix.

Retrouver les autres projets au Salon →
Le cadre historique et notre part d’invention

Récit d’après le chapitre rétrospectif de Camden Pelham publié en 1891. L’accusé, nommé William Howard par le compte rendu, fut déclaré coupable d’agression avec intention de voler et condamné à la transportation à perpétuité. L’auteur dit ne pouvoir retracer son histoire et juge probable que ce nom était supposé.

← Toutes les affaires du Cabinet