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Justice & scandales · Suisse

Le gant dans la Reuss

Uri, hiver 1861. Anna Maria Gamma disparaît après avoir demandé à Kaspar Zurflüh de tenir sa promesse de mariage. Le corps est retrouvé dans la Reuss; des traces de sang, des vêtements tachés, des mensonges puis un aveu incriminent le jeune homme. La chronique ancienne précise que cet aveu suivit des privations et des coups. Condamné à mort, Zurflüh est exécuté le 18 juin 1861.

Dans la vallée d’Uri, un gant retrouvé dans la Reuss allait conduire les enquêteurs jusqu’à une pierre tachée de sang. À la fin de janvier 1861, Anna Maria Gamma, couturière de trente-cinq ans, quitta le village pour rentrer chez elle après une nuit passée auprès de la famille Zurflüh. Elle n’y arriva pas. Quelques jours plus tard, un enfant découvrit son corps dans la Reuss. L’enquête retrouverait sur les pierres le chemin d’un meurtre; elle retrouverait aussi, dans les interrogatoires, les marques d’une justice qui prétendait arracher la vérité par la douleur.

Gamma vivait au rez-de-chaussée d’une maison neuve, près de la route. Elle avait un fils de sept ans et employait Barbara Zurflüh, dont le frère Kaspar était âgé de vingt-quatre ans. Le rapport judiciaire reproduit plus tard par le Nouveau Pitaval indique que Gamma était enceinte de cet homme. Leur liaison remontait à l’automne précédent. Il lui avait promis le mariage, puis s’était fiancé à une autre jeune femme. Lorsque Gamma le pressa de tenir parole, elle adressa des lettres à lui et à ses parents; elle se préparait aussi à saisir les autorités pour faire reconnaître la paternité.

Le vendredi 25 janvier, un agent venu la convoquer au bureau de police remit l’avis à Barbara, Gamma étant absente. La convocation concernait le dimanche suivant; on ne l’y vit pas. Le vendredi soir, accompagnée de Barbara et de Clara, sœur de Kaspar, elle se rendit à Meitschlingen, où elle exposa ses demandes devant la famille Zurflüh. Kaspar ne nia ni la relation ni sa promesse; il consentit, de façon incertaine, à épouser la jeune femme. Mais ses paroles antérieures et son attitude, telles que les rapporte l’enquêteur, montraient qu’il redoutait cette union et le scandale qu’un refus pouvait entraîner.

Le lendemain soir, à la clarté de la lune, il accompagna Gamma sur le chemin de retour. Des témoins croisèrent le couple et remarquèrent que le visage du jeune homme était couvert d’un mouchoir. Il s’arrêta dans une auberge, tandis que Gamma attendait plus loin. Puis tous deux repartirent vers la maison de la couturière. Kaspar soutint d’abord qu’il n’avait pas quitté Meitschlingen. Cette négation se brisa peu à peu contre les témoignages des personnes rencontrées et les récits contradictoires de ses proches.

Le dimanche matin, le garçon de Gamma trouva la porte ouverte et le verrou tombé au sol. Sa mère avait disparu. Les recherches ne livrèrent d’abord rien. Le 1er février, un enfant aperçut dans la Reuss le corps d’une femme, étendu sur un banc de gravier. Il fut reconnu comme celui d’Anna Maria. Un gant manquait; ses vêtements contenaient quelques centimes, deux lettres et la clé de sa maison, mais presque aucun argent. L’examen médical releva plusieurs blessures à la tête, aux tempes et à l’arrière du crâne. Les médecins estimèrent qu’elles avaient été faites par un objet dur et contondant. Elles n’étaient pas chacune mortelles à elles seules, mais leur ensemble pouvait tuer; l’eau avait ensuite achevé la victime, conclurent-ils.

Le 4 février, le gant manquant fut retrouvé dans une partie calme de la rivière. De là, des traces de sang menaient à travers le gravier jusqu’à la rive. Près d’un talus abrité par des aulnes, un gros galet était mobile dans le sol gelé; des éclaboussures et des mares de sang marquaient le sable et les feuilles. Le rapport suivait ensuite une traînée jusqu’à l’eau, où le corps avait été traîné. Les constatations donnaient à la disparition un lieu et une séquence. Elles ne nommaient pas encore l’auteur.

Le soupçon se porta bientôt sur Kaspar. Les lettres de Gamma, la grossesse et sa promesse de mariage dessinaient un motif; sa liaison avec une autre femme donnait à cette promesse une issue qu’il voulait éviter. Les vêtements portés le soir de la disparition furent retrouvés tachés de sang. Kaspar expliqua que les marques provenaient d’un cheval qu’il avait aidé à dépecer, mais les siens et des témoins situèrent ces vêtements à d’autres moments. Il avait aussi été vu revenant chez lui avec un panier de la maison de Gamma. Il nia d’abord l’avoir accompagnée, puis admit l’avoir escortée jusque chez elle. Sa version changea encore: il raconta être resté jusqu’au matin, et affirma l’avoir laissée vivante dans sa maison.

D’autres détails pesèrent dans le dossier. Il avait caché sa présence, menti à la famille de la disparue, et demandé à une autre détenue si l’on pouvait prouver qui était le meurtrier. Quand les enquêteurs l’interrogèrent sur son argent, ses explications varièrent. Enfin, il reconnut avoir pris treize francs et des boucles d’oreilles sur le corps. Ces contradictions et objets matériels ne résolvaient pas seuls chaque heure de la nuit; réunis au sang, aux vêtements et aux témoignages, ils resserraient cependant l’espace de ses dénégations.

Le rapport affirme qu’après des semaines de refus, l’administration imposa à Kaspar une nourriture réduite, d’abord trois puis quatre jours par semaine, et des coups de verges. Après dix coups lors d’un interrogatoire, puis quinze à une autre occasion, il avoua au dix-huitième interrogatoire. Il décrivit la scène: il avait conduit Gamma à l’écart sous prétexte de cacher le panier, puis l’avait frappée à la tête avec une pierre alors qu’elle se penchait. Il avait ajouté plusieurs coups, traîné le corps jusqu’à la Reuss et l’avait poussé dans le courant. Il expliqua aussi avoir fouillé ses poches et emporté l’argent et les boucles. Selon ce récit, il voulait se débarrasser de Gamma pour épouser l’autre femme.

Les médecins relevèrent des divergences entre cette confession et les blessures constatées; ils estimèrent que le récit ne contredisait pas leur conclusion sur la manière dont la victime était morte. L’enquêteur, lui, avait déjà accumulé un faisceau d’indices avant l’aveu. Mais la confession était sortie d’un régime de privations et de coups, explicitement institué pour vaincre le silence. Le chroniqueur du Nouveau Pitaval condamne cette pratique et soutient que le dossier pouvait suffire sans elle.

Le chapitre cite les articles du Landbuch invoqués au jugement: le meurtre volontaire relevait des crimes capitaux, tandis que la peine était déterminée par le juge dans un canton dépourvu de code pénal complet. La même chronique note que la grossesse hors mariage exposait Gamma comme Zurflüh à des sanctions pour inconduite. La jeune femme qui voulait faire reconnaître sa grossesse se trouvait ainsi elle-même sous le coup d’une convocation de police.

Le tribunal criminel d’Uri condamna Kaspar à mort pour meurtre et vol le 10 juin. Il fit appel; la juridiction cantonale confirma la sentence deux jours plus tard. Il demanda encore la grâce au Landrat, qui rejeta sa requête par quatre-vingt-deux voix contre cinq. Le 18 juin 1861, à midi, il fut conduit au lieu d’exécution près d’Altdorf et décapité. Les journaux cités dans le livre décrivirent les religieux masqués qui escortaient le condamné, la foule et les prières dites après la mise à mort. Leur capuchon était noir; au sommet de leurs bâtons, un petit crâne surmontait la procession. Au passage du condamné, la cloche du bourg avait sonné.

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Le cadre historique et notre part d’invention

Le récit suit le chapitre du Nouveau Pitaval, compilation rétrospective parue en 1871, et non le dossier judiciaire original. Le chapitre affirme s’appuyer principalement sur un rapport du juge d’instruction adressé au Conseil d’État d’Uri; il reproduit aussi des extraits attribués à la Schwyzer Zeitung pour les étapes ultérieures. Les actes originaux, la défense complète et le procès-verbal de l’exécution ne sont pas consultés. Le texte rapporte un aveu obtenu après régime de privations et coups de verge; ces conditions rendent nécessaire de distinguer cet aveu des indices recueillis auparavant. Les positions et appréciations de la chronique sont présentées comme telles, non comme une vérification indépendante.

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