Lesurques était venu accompagner un ami. Il n'avait ni rendez-vous avec un accusateur ni raison de craindre les quelques minutes qu'il passerait dans un bureau de justice. Son compagnon réclamait des papiers saisis au cours d'une enquête ; une fois les formalités terminées, ils repartiraient. Deux femmes attendaient également. Elles regardèrent les hommes qui entraient et crurent reconnaître des assassins.
De cette rencontre, où personne n'avait pris soin de séparer ceux qui devaient reconnaître de ceux qu'on allait leur montrer, sortit une condamnation capitale. Mais la fameuse affaire du courrier de Lyon ne tient pas tout entière dans un malheureux hasard. Pour qu'un visage conduise un homme à l'échafaud, il faut ensuite des dépositions, des confrontations, un tribunal ; il faut que les objections cèdent les unes après les autres, ou paraissent céder. C'est cette longue transformation du soupçon en certitude qui commence dans le bureau de Daubanton.
Le 27 avril 1796, la malle de Lyon avait été attaquée sur la route, près de Lieusaint. Le courrier et le postillon avaient été tués. Les brigands emportaient des espèces et des millions d'assignats destinés à l'armée d'Italie : deux existences supprimées, une recette considérable, et l'autorité publique atteinte dans l'un des mouvements les plus ordinaires de sa puissance, le passage d'une voiture. Le chemin avait porté les assassins ; il devait maintenant rendre leurs traces.
On interrogea ceux qui avaient servi, croisé ou observé des voyageurs. Des hommes étaient passés dans les auberges, avaient demandé ce dont un cavalier a besoin et laissé derrière eux des impressions de figure et de vêtement. Ces souvenirs étaient précieux. Ils étaient aussi fragiles, car le client auquel on verse à boire n'annonce pas qu'il faudra, quelques jours plus tard, répondre de sa physionomie devant un juge. La mémoire avait travaillé sans savoir qu'on lui demanderait de devenir une preuve.
Une piste conduisit à Couriol, arrêté à Château-Thierry avec des effets provenant du vol. Autour de lui, l'enquête saisit d'autres personnes. Guénot, qui fut relâché, avait laissé des papiers entre les mains de la justice. Il revint les chercher avec Lesurques, son compatriote de Douai. Ainsi l'un des gestes les moins suspects de toute l'affaire — se présenter volontairement dans un bureau où l'on connaît votre nom — prit soudain l'apparence d'une imprudence criminelle.
Les deux témoins reconnurent les visiteurs. La liberté de Lesurques s'arrêta là.
Il avait pour lui une situation établie, une famille, des relations capables de parler de sa conduite. Cela pouvait expliquer la surprise de son entourage ; cela ne suffisait pas à répondre à l'accusation. Un homme considéré pouvait voler, et le tribunal n'avait pas à confondre bonne réputation et impossibilité matérielle. La défense devait donc quitter le terrain rassurant des habitudes pour celui, beaucoup plus étroit, de l'emploi du temps : où se trouvait Lesurques pendant que la malle était attaquée ? Qui l'avait vu ? À quel moment ?
Des témoins le plaçaient à Paris. Parmi eux, le bijoutier Legrand possédait un registre qui devait donner à son souvenir l'appui d'une date écrite. Le papier semblait offrir ce que la parole ne pouvait garantir seule. Puis on aperçut une correction dans la date. Legrand fut soupçonné de faux témoignage, et ce qui devait soutenir l'alibi commença à l'accabler.
Cette rature eut une portée supérieure à la petite place qu'elle occupait sur la page. Les autres attestations ne disparaissaient pas matériellement ; elles changeaient de couleur. Si l'un des défenseurs avait arrangé son livre, pourquoi les suivants n'auraient-ils pas arrangé leur mémoire ? La suspicion pouvait désormais se nourrir des secours mêmes qu'on apportait à l'accusé. On ne lui reprochait plus seulement d'avoir été reconnu sur la route ; on entrevoyait autour de lui un effort pour effacer ce passage.
Au procès d'août, les témoignages se heurtèrent donc sans s'annuler. Les uns affirmaient avoir vu Lesurques à Paris, les autres sur l'itinéraire des voleurs. Un nom cependant traversa cette contradiction : Dubosc. Madeleine Bréban, liée à Couriol, soutenait qu'une confusion avait été commise. L'homme recherché n'était pas celui qui comparaissait ; un autre lui ressemblait et aurait porté une perruque blonde.
La ressemblance proposait une explication à l'ensemble. Elle pouvait sauver les témoins du mensonge sans livrer Lesurques au crime : ils avaient reconnu un visage, mais attribué ce visage à la mauvaise personne. Elle ne constituait pourtant pas, à elle seule, une démonstration. Il fallait retrouver cet autre homme, établir sa présence, examiner ses rapports avec la bande. Le tribunal jugeait des accusés présents, tandis que cette hypothèse exigeait une enquête encore ouverte.
Le 5 août 1796, Lesurques, Couriol et Bernard furent condamnés à mort. D'autres accusés échappèrent à la peine capitale ; Guénot fut acquitté. Le compagnon venu réclamer ses papiers allait pouvoir vivre. Celui qui l'avait accompagné demeurait dans la prison.
Alors Couriol prit une place singulière dans l'histoire. Il ne cherchait plus seulement à se défendre : il affirmait sa propre culpabilité et l'innocence de Lesurques. Ses déclarations, répétées avant l'exécution et rapportées jusque dans le récit du dernier trajet, désignaient les véritables participants selon lui. Un condamné peut mentir ; l'aveu de sa propre faute ne transforme pas automatiquement chaque parole suivante en vérité. Mais il devient difficile d'entendre un homme consentir à sa condamnation tout en combattant celle de son voisin, puis de considérer cette protestation comme un bruit sans conséquence.
Lesurques fut exécuté le 3 octobre 1796. Couriol mourut le même jour. La justice avait terminé son premier procès ; elle n'avait pas épuisé l'affaire.
Dubosc fut retrouvé et jugé quelques années plus tard. Sa condamnation donna aux défenseurs de Lesurques l'homme vivant qui avait manqué au premier débat. Ce n'était plus seulement un nom jeté dans une salle d'audience : un autre accusé avait comparu pour le même crime. La famille poursuivit dès lors une entreprise dont la durée mesure assez la résistance rencontrée. Il ne s'agissait plus de sauver un père, mais d'obtenir que ses enfants pussent porter son nom sans la sentence attachée derrière.
Le droit ne leur offrit pas la victoire qu'attendait le public. Reconnaître un nouveau coupable ne suffisait pas juridiquement à exclure un ancien complice. La révision demandait davantage qu'une histoire convaincante de sosie. L'affaire contribua aux débats qui firent évoluer la loi en 1867 ; la demande de la famille échoua néanmoins devant la Cour de cassation en 1868. Lesurques devint dans la mémoire collective le visage de l'erreur judiciaire, sans obtenir la réhabilitation qui aurait clos son dossier.
Cette différence est la dernière inquiétude de l'histoire. On peut raconter la rature, les reconnaissances, les protestations de Couriol et l'arrivée tardive de Dubosc ; on ne doit pas leur ajouter un jugement d'innocence qui n'a jamais été prononcé. Deux hommes attendaient dans un bureau. L'un réclamait son passeport. L'autre croyait seulement lui tenir compagnie. Plus de soixante-dix ans après, une famille attendait encore que la justice décidât ce que cette matinée avait réellement prouvé.
