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Impostures & fortunes · Angleterre

Les mots qui valaient deux livres

Angleterre, 1812–1815. Dans l’affaire de Joseph Blackburn, avoué de Leeds, un acte hypothécaire porte un timbre dont la valeur aurait été modifiée. Un jury le condamne pour faux, tout en l’acquittant d’un chef distinct de déplacement de timbres; une pétition de milliers de voisins n’empêche pas l’exécution.

À York, le procès ne portait pas seulement sur un papier, mais sur ce qu’un papier pouvait rendre valable. L’acte de Thomas Taylor devait garantir un emprunt de cent quatre-vingts livres auprès de la Clothiers’ Society, sur sa terre. Son acte hypothécaire portait bien les armes du roi; pourtant, le mot « Two Pounds », qui indiquait le droit acquitté, n’avait pas l’empreinte en relief que produisait la presse du bureau des Timbres. La cour devait décider si ce détail, ajouté à une pièce authentique, faisait de l’acte un faux.

L’homme au banc des accusés connaissait les actes de justice par métier. Joseph Blackburn exerçait comme avoué à Leeds. Park, avocat de l’accusation, avait plaidé dans des affaires conduites par Blackburn, tantôt à sa demande, tantôt pour la partie adverse. Il dit à la cour que cette reconnaissance personnelle rendait la poursuite pénible; il n’en renonçait pas à sa charge. Si le jury croyait les pièces présentées, expliqua-t-il, le faux pouvait mettre en cause non seulement le Trésor, mais les droits des personnes qui s’appuyaient sur les actes enregistrés.

Le document de Taylor datait de septembre 1812 et avait été enregistré à Wakefield le 12 février suivant. Le steward de la société, Thompson, l’avait déposé dans les archives de l’association. Quand le soupçon se porta sur le timbre, les enquêteurs comparèrent le parchemin aux pratiques du bureau londonien. Les employés expliquèrent que le droit se frappait directement sur le support par une presse si puissante que la marque se voyait au revers. Sur l’acte de Taylor, aucune empreinte de ce genre n’apparaissait. Les armes et l’emblème étaient ceux d’un timbre véritable; la valeur, elle, aurait été remplacée.

Cette différence orienta les témoignages vers les outils. Blackburn n’était pas obligé d’acheter ses parchemins au bureau des Timbres. Il avait fait graver deux plaques portant « This Indenture », en caractères qui ressemblaient à ceux des formulaires officiels. Park soutint que l’avoué avait aussi fait fabriquer treize ou quatorze matrices capables d’imprimer les chiffres et les mots indiquant la valeur du droit. Les enquêteurs avaient trouvé des matrices dans une boîte posée sur une table, dans une pièce fermée de sa maison. Ils avaient également découvert de vieux actes dont les timbres avaient été découpés. Ces objets donnaient au dossier une forme saisissable; leur présence ne répondait pas à toutes les objections de la défense.

L’accusation appelait cela le moyen de modifier des timbres repris sur d’autres actes, puis de les faire passer pour acquittant le droit dû sur de nouveaux papiers. Le procureur décrivit le bénéfice possible: l’avoué aurait facturé à ses clients le prix d’un timbre qu’il n’avait pas acheté. Mais, au procès, l’enjeu immédiat restait plus étroit. Il fallait relier Blackburn à la marque litigieuse sur l’acte de Taylor et établir qu’il l’avait fabriquée ou fait fabriquer en connaissance de cause.

Les témoins du bureau des Timbres détaillèrent les presses, les papiers et les chiffres officiels. Le graveur Topham reconnut avoir travaillé pour Blackburn, mais il ne put désigner sans réserve une matrice retrouvée comme celle qui avait servi à l’empreinte du procès. La défense s’empara de cette incertitude et de la manière dont la maison de l’avoué avait été fouillée. Les matrices, disait-elle, n’étaient pas en elles-mêmes la preuve que la pièce de Taylor venait de l’une d’elles; la question de savoir si elles correspondaient à un dispositif dûment autorisé comptait aussi. L’accusation, elle, insistait sur l’accord entre les mots imprimés sur l’acte et les caractères des outils.

Le débat ramena la cour à une question de droit. Le juge Le Blanc estima que l’accusation n’avait pas besoin de montrer que tout le timbre était faux. Les mots qui en fixaient la valeur étaient une partie essentielle du signe officiel; si le jury jugeait qu’ils avaient été contrefaits, il pouvait retenir le chef de faux. Il ne prononçait pas à la place des jurés sur ce qu’ils avaient vu. Il leur expliquait ce que la loi leur permettait de conclure, à partir de l’acte, des pratiques du bureau et des outils décrits par les témoins.

Blackburn nia avoir fabriqué un faux. Il dit que l’acte avait reçu un timbre régulier lorsqu’il fut exécuté. Puis il présenta vingt-quatre témoins de réputation. Chacun exprima sa conviction qu’il ne pouvait commettre le crime allégué. Cette confiance publique tenait une place visible dans le procès, sans effacer les détails matériels que le jury venait d’entendre.

La salle était pleine, surtout d’habitants de Leeds venus suivre le procès. Blackburn portait un habit de deuil et garda contenance pendant les débats; au verdict, le chroniqueur le vit perdre son assurance. Il ne prêta ensuite aucune attention à l’audience de Wainewright, qui fut ramené au banc à ses côtés.

Le verdict distingua les accusations. Les jurés déclarèrent Blackburn coupable du faux capital relatif au timbre de deux livres. Sur un autre chef, celui qui le liait à Thomas Wainewright dans l’enlèvement de timbres, ils l’acquittèrent: les preuves présentées sur ce point ne leur avaient pas paru suffisantes. Une même audience s’achevait donc sur une condamnation et un acquittement, sans que le second annulât le premier.

Le juge prononça la peine de mort. Le vendredi 24 mars, Le Blanc quitta York; l’exécution fut fixée au samedi 8 avril. La nouvelle ouvrit une autre scène, hors du tribunal. Des habitants de la région signèrent une pétition adressée au prince régent. L’avoué Elliot Carrett partit à Londres le 26 mars pour la présenter. Mrs Blackburn, l’épouse du condamné, y arriva à son tour. Les amis de son mari cherchèrent des appuis et réunirent des attestations sur la date de l’acte de Taylor et sur les pratiques de l’étude. Ils soutenaient notamment que l’acte avait été exécuté le 30 septembre 1812, à une époque où, selon eux, les matrices litigieuses n’étaient pas encore disponibles.

La réponse transmise par le secrétaire d’État Sidmouth fut sans appel: le régent n’interviendrait pas.

Le jeudi 6 avril, le révérend John Hamilton vint prier avec Blackburn. L’épouse du condamné avait fait le voyage jusqu’à York, mais elle ne le revit pas: Hamilton craignait que la rencontre, à cette heure, ne bouleversât les derniers moments de son mari. Pelham raconte que Blackburn parla au pasteur de ses fautes passées et de sa confiance en la miséricorde divine. Le chroniqueur ne rapporte pas de confession du faux lui-même; les paroles religieuses de la prison ne doivent pas être transformées en aveu judiciaire.

Le samedi matin, Blackburn marcha vers la plateforme d’un pas ferme. Il s’agenouilla sur un tabouret, le visage détourné des spectateurs. Hamilton s’approcha et lui demanda s’il souhaitait prier. Blackburn répondit qu’il lui en serait reconnaissant si le pasteur pouvait maîtriser son émotion. Ils prièrent ensemble. Lorsque le nœud fut ajusté, Blackburn prononça une dernière invocation, demandant à Dieu d’avoir pitié de lui et de préserver son âme. Le corps fut remis à ses amis, puis enterré à Rothwell, près de Leeds.

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Le cadre historique et notre part d’invention

La source n’est pas un procès-verbal original. Elle situe le procès au 18 mars 1815, fixe l’exécution au 8 avril et rapporte des démarches au mois de mars; la lettre de refus attribuée à Sidmouth porte pourtant la date du 1er avril 1816. Cette contradiction interne est conservée comme telle. L’extrait n’établit pas de confession judiciaire du faux; les propos religieux rapportés à la prison sont attribués au chroniqueur et ne sont pas présentés comme un aveu.

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