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Justice & scandales · Prusse

Le déjeuner de Dallach

À Berlin, en novembre 1809, le conseiller Eberhard meurt quelques heures après un déjeuner avec Wilster, qui se faisait appeler baron von Essen. Le Pitaval rapporte les témoignages, la recherche d’arsenic, les avis médicaux et les explications de la défense. La commission juge l’empoisonnement hautement probable, mais non certain; Wilster est condamné à quinze ans de détention dans une forteresse, peine confirmée en appel.

À Berlin, le 18 novembre 1809, le conseiller de guerre et des domaines Eberhard quitta son domicile pour prendre un déjeuner avec Wilster, un homme qui se faisait appeler le baron von Essen. Le Pitaval donne à la victime le nom fictif de Greiner : une note de l’éditeur précise que ce choix protégeait encore des parents éloignés. Elle révèle cependant que le conseiller s’appelait Eberhard. Le mariage de celui-ci ne datait que de dix semaines. Le récit le décrit comme un homme vigoureux, satisfait de sa charge, de sa fortune et de la vie nouvelle qu’il commençait avec sa jeune épouse. Il ne s’agit pas d’un portrait vérifié par une source indépendante, mais du cadre que la chronique pose avant d’exposer la mort brutale.

Eberhard et Wilster entretenaient des relations amicales. La veille, selon les témoins cités, Wilster avait fait réserver une pièce particulière au restaurant Dallach et invité son ami à déjeuner. L’accusé soutint plus tard qu’ils s’étaient simplement donné rendez-vous. L’épouse d’Eberhard rapporta une autre conversation : son mari s’était plaint de devoir rompre son régime, puis avait deviné que Wilster, qui manquait d’argent, voulait lui en emprunter. Ces versions ne concordent pas sur l’origine du rendez-vous. La chronique retient l’invitation comme un indice; elle ne permet pas de restituer ce que les deux hommes se dirent avant le repas.

D’après le compte rendu, les convives burent un verre de rhum avant de manger du bœuf avec des pommes de terre et du vin rouge. Eberhard se plaignit rapidement d’un malaise, se leva, puis sortit en disant que sa vue s’assombrissait. Un serveur le vit vomir à plusieurs reprises. Il revint dans la pièce, étonné qu’une telle crise lui arrivât, puis gagna la chambre de Mme Dallach, qu’il connaissait pour avoir longtemps fréquenté l’établissement. Le récit rapporte qu’il se sentait très mal et qu’il dut ressortir. La chronique ne rapporte pas qu’Eberhard y ait absorbé autre chose; l’épisode avait commencé peu après le déjeuner.

Wilster raccompagna son ami chez lui. Selon le témoignage ultérieur de l’épouse, il entra avec lui et l’aida à s’allonger. Eberhard vomissait de nouveau, souffrait de douleurs abdominales et se plaignait d’une oppression dans la poitrine. Sa femme voulut appeler un médecin. Elle déclara que Wilster l’en avait dissuadée, estimant que la chaleur et des couvertures suffiraient. Il aurait aussi raconté des anecdotes pour détourner l’attention du malade et de son entourage. Cette scène repose en partie sur la mémoire de l’épouse, entendue dans l’enquête; il faut la distinguer des constatations faites ensuite par le médecin.

Le professeur Grapengießer arriva vers quatre heures de l’après-midi. Avant de voir le malade, il reçut de Wilster un récit des événements : Eberhard aurait été échauffé, aurait mangé et bu trop vite, puis se serait senti mal. Le médecin attribua les symptômes à une attaque de choléra provoquée par le refroidissement et le repas. Il ordonna des remèdes, que Wilster se chargea en partie de préparer. L’état du patient se dégrada pourtant. Eberhard parlait à peine, ne pouvait se lever et paraissait épuisé; il mourut vers six heures. Lorsque le médecin revint une heure plus tard, il s’écria, selon la chronique, que l’homme avait été empoisonné.

L’inhumation fut d’abord prévue dès le lundi. Wilster aurait dit aux amis chargés des préparatifs que le corps se décomposait rapidement et qu’il fallait agir sans délai. Cette affirmation alarma plusieurs personnes, d’autant que la mort avait suivi de quelques heures une santé apparemment bonne. La rumeur évoqua successivement un accès de colère, un accident puis un empoisonnement. Les autorités ordonnèrent une autopsie. Le médecin qui l’avait demandée avait d’abord diagnostiqué le choléra; l’examen du corps et les témoignages de ceux qui avaient vu Eberhard avant le déjeuner déplacèrent l’enquête vers la possibilité d’un poison.

Les médecins relevèrent une inflammation grave de l’estomac et des signes qu’ils jugeaient compatibles avec une intoxication. Le contenu de l’estomac fut remis au chimiste Klaproth. Son analyse ne détecta pas d’arsenic. Cette absence empêchait de démontrer matériellement le poison, mais ne tranchait pas, selon les médecins cités, la question de l’empoisonnement : les vomissements et les selles avaient pu évacuer la substance avant l’autopsie. Une commission médicale supérieure examina ensuite les avis et les éléments personnels du dossier. Elle conclut que l’empoisonnement ne pouvait pas être établi avec certitude, mais qu’il était hautement probable. La nuance importe : le récit donne une conclusion médicale graduée, pas la découverte du poison dans le corps.

Un autre fil de l’enquête conduisit à la pharmacie de Flittner. Le pharmacien déclara que Wilster avait acheté de l’arsenic blanc le 14 novembre, quatre jours avant le déjeuner. Après la mort d’Eberhard, celui-ci revint avec une boîte entamée et en demanda une boîte scellée en échange. Le pharmacien remarqua ensuite qu’il manquait cinq drachmes dans la première. Wilster expliqua que le produit devait servir contre les rats et les souris sur ses terres et contesta les dates rapportées par le pharmacien et son préparateur. Son premier reçu avait été rédigé après coup, à une date qui ne correspondait pas à la remise initiale du produit. Les deux employés décrivirent aussi ses demandes pour modifier le reçu et obtenir un certificat de restitution. La cour retint cette suite comme un indice; le récit ne la transforme pas en analyse chimique du contenu de la boîte.

La chronique s’arrête longuement sur une autre circonstance. Quelques jours avant la mort, Wilster aurait fait bouillir dans la cuisine de sa logeuse une substance blanche, tout en surveillant la cuisson et en demandant qu’on remuât avec précaution. Il disait vouloir éprouver un échantillon de calcaire apporté de ses terres. Le chimiste Klaproth jugea cette méthode impropre à l’étude du calcaire, mais compatible avec la préparation d’arsenic dans l’eau. Aucune expertise ne put établir ce qui se trouvait réellement dans le pot : celui-ci et le bâton utilisé avaient disparu. L’explication du calcaire fut contestée par l’accusation et par l’auteur du Pitaval, mais l’absence d’analyse laisse cette opération au rang d’indice discuté.

Les enquêteurs examinèrent aussi l’intérêt que Wilster aurait pu trouver à la mort de son ami. Il avait acheté des terres et devait bientôt en acquitter le prix; des témoins rapportèrent qu’il cherchait depuis plusieurs mois une épouse fortunée. Eberhard venait de se marier avec une femme qui possédait des biens. Après la mort, celle-ci déclara que Wilster l’avait pressée de lui faire confiance, lui avait proposé soutien et protection, puis l’avait embrassée malgré son refus. D’autres témoins confirmèrent avoir remarqué son empressement. Wilster nia avoir eu des intentions matrimoniales et présenta son attitude comme un geste de compassion. La chronique y voit un mobile; la conduite rapportée ne prouve pas à elle seule une intention antérieure de tuer.

La défense de Wilster s’attacha à écarter chaque lien entre ces faits. Il soutint qu’Eberhard avait pu mourir du choléra, d’un accident vasculaire ou d’une maladie ancienne; il attribua ses difficultés médicales à une affection antérieure et prétendit que les indices matériels ne suffisaient pas. Il avança même que des boulettes de poison destinées aux rats du restaurant auraient pu se retrouver parmi les pommes de terre. Le juge rejeta cette hypothèse, que le chroniqueur reproduit pour en souligner l’invraisemblance. Wilster contestait également la compétence des experts médicaux et rédigeait des mémoires contre leurs conclusions. La chronique admire la puissance de son argumentation tout en la présentant comme une manœuvre; cette appréciation appartient à son auteur, non aux seuls constats d’expertise.

Au terme de la procédure, le tribunal condamna Wilster à quinze ans de détention dans une forteresse, peine qualifiée d’extraordinaire par le récit. La décision fut confirmée en appel. Il fut envoyé à Stettin pour y purger sa peine. Le texte ne rapporte ni aveu final ni découverte tardive de l’arsenic dans le corps d’Eberhard. Il laisse au lecteur une condamnation bâtie sur des indices convergents, tandis que la preuve chimique directe avait manqué. Le repas de Dallach, la boîte remplacée et le pot dont le contenu resta inconnu composent ainsi le dossier transmis par le Pitaval : une série de faits racontés, discutés, puis pesés par des juges au début du siècle.

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Source rétrospective, OCR seul et non collationné sur scans. L’éditeur dit que le nom Greiner est fictif et précise que la victime était Eberhard. Le rapport médical ne conclut pas à une preuve certaine d’empoisonnement; il juge l’hypothèse hautement probable malgré l’absence de détection chimique d’arsenic. La condamnation rapportée est de quinze ans de détention dans une forteresse, confirmée en appel. La date de publication du volume demeure non assignée en raison de métadonnées OCR locales incompatibles.

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