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Justice & scandales · Allemagne

Le procès de Xanten

À Xanten, après la mort de Johann Hegmann en juin 1891, une calomnie antisémite de meurtre rituel conduit à l’accusation d’Adolf Buschhoff. Pendant le procès de Clèves en juillet 1892, témoins, presse et expertises sont confrontés; le jury l’acquitte, sans que l’auteur du meurtre soit identifié dans le compte rendu consulté.

À Xanten, le président Kluth dut arrêter les débats pour corriger les journaux. On avait écrit que les taches du sac saisi chez Adolf Buschhoff étaient du sang et que la paille trouvée dans ce sac correspondait à celle des mains de l’enfant. Trois bouchers avaient dit le contraire du premier point; l’instituteur Kögel et le maire Schleß, du second. Dans une affaire où une rumeur avait déjà désigné un coupable avant que les preuves fussent examinées, ces rectifications n’étaient pas de petites querelles de presse. Elles touchaient au cœur même du procès.

Le 29 juin 1891, Johann Hegmann, que sa famille appelait Joanchen, avait cinq ans et demi. Le petit garçon jouait dans la Kirchstraße avec d’autres enfants. Le compte rendu de Hugo Friedländer rapporte qu’on le vit pour la dernière fois vers dix heures du matin. Il ne rentra ni pour le déjeuner ni pour le repas du milieu du jour. On le chercha dans les rues et les maisons voisines; vers six heures et demie du soir, on le retrouva mort dans la grange fruitière de Küppers. Le procès établit qu’il avait été tué, mais la question de l’auteur demeura précisément ce que les audiences devaient trancher.

La première explication ne fut pas unique. On évoqua un jeu d’enfants, la noyade dans un moulin, l’acte d’un homme mentalement malade. Parmi les personnes soupçonnées figura Clemens Knippenberg, l’oncle maternel de l’enfant, qui avait disparu plusieurs jours; son interrogatoire, placé en annexe du récit de Friedländer, ne fournit aucun éclaircissement. Mais bientôt un autre soupçon prit le dessus. Le garçon avait été égorgé; on prétendit qu’il y avait trop peu de sang sur les lieux et que le geste ressemblait à un abattage rituel. Buschhoff, boucher juif et ancien sacrificateur, devint la cible de cette accusation.

Ce récit de meurtre rituel était un mensonge antisémite, non une piste que l’histoire doit remettre en balance avec les faits. La vieille calomnie du sang avait déjà servi à attiser les persécutions contre les Juifs; à Xanten, elle transforma un homicide encore inexpliqué en accusation collective. Le compte rendu décrit des violences contre les biens de la famille Buschhoff : vitres brisées, meubles détruits, livres de prière déchirés, mots « maison du meurtre » et « boucher casher » tracés sur les murs. Le jour de l’inspection judiciaire, la maison ressemblait à une ruine. La foule, elle, avait trouvé sa certitude avant le tribunal.

Le premier mouvement de l’enquête conduisit à l’arrestation d’Adolf Buschhoff, de son épouse et de leur fille, le 14 octobre 1891. L’ancien juge d’instruction Brixius raconta au procès qu’ils avaient été incarcérés aussi parce que leur sécurité personnelle paraissait menacée. Brixius déposa que les trois avaient été remis en liberté le 23 décembre, l’enquête n’étant pas close; toutefois, le résumé introductif de Friedländer donne le 24 décembre. Le compte rendu consulté ne permet pas de résoudre cette divergence. Puis une expertise du médecin Bauer sur un couteau saisi chez Buschhoff conduisit à la réarrestation de ce dernier, le 9 février 1892. Son épouse et sa fille ne furent pas renvoyées devant le jury; Buschhoff seul fut accusé du meurtre.

L’audience s’ouvrit à Clèves le 4 juillet. Pendant dix journées, le tribunal entendit médecins, voisins, enfants, policiers et magistrats; il revint aussi sur les articles de presse, dont plusieurs avaient déformé les témoignages. Le président Kluth multiplia les rectifications publiques et rappela que les jurés devaient s’en tenir à ce qui avait été établi dans la salle. L’affaire était devenue célèbre bien au-delà de la région, mais sa célébrité ne rendait pas les souvenirs plus sûrs. Elle rendait surtout plus urgente la séparation entre ce qu’un témoin avait vu, ce qu’il avait entendu et ce qu’il croyait comprendre.

Parmi les accusations les plus lourdes figurait celle de Mölders. Il disait avoir aperçu un bras sortir de la maison Buschhoff et attirer l’enfant à l’intérieur. Or il n’avait parlé de cette scène qu’après un délai, et les détails se modifièrent au fil de ses déclarations : la distance d’où il disait avoir observé s’allongeait. Le juge Brixius avait fait examiner la possibilité matérielle de ce geste; un comptoir se trouvait près de la porte et les essais avaient rendu le mouvement presque impraticable dans les conditions décrites. À l’inspection sur place, les essais montrèrent qu’un enfant pouvait être tiré à l’intérieur sans que l’on voie la personne qui l’attirait, mais ne permirent pas d’établir que cela s’était produit ce jour-là. Possible n’était pas prouvé.

Le témoignage de Mallmann portait une autre image, celle d’un sac transporté vers la grange par Hermine Buschhoff, la fille de l’accusé, et d’un homme qui lui aurait fait signe dans le jardin. Mais Mallmann ne mentionna pas cette prétendue observation lorsqu’il fut interrogé le 1er juillet, ni lorsque Buschhoff se plaignit qu’il l’avait traité de meurtrier dans la rue. Il ne la rapporta à l’autorité que le 22 juillet. Plus tard, la femme qu’il invoquait, Mme Winthuis, expliqua qu’elle avait vu un garçon, non identifié, sans remarquer aucun signe. Le président dut encore rectifier la presse : trois bouchers avaient jugé que les taches du sac étaient probablement de la fumée, non du sang; la paille du sac était différente de celle retrouvée dans la main du petit Hegmann.

D’autres récits tardifs se contredisaient. Le garçon Heister ne rapporta ses souvenirs que plusieurs semaines après le meurtre, alors que la version de Mölders circulait déjà. Le juge d’instruction estima que les enfants avaient pu être influencés par les adultes et par l’agitation ambiante. Une femme répéta une conversation qu’elle disait avoir entendue dans un train; d’autres rapportèrent des phrases anonymes attribuées à des Juifs. À l’audience, plusieurs témoins nièrent les propos qu’on leur prêtait, ou précisèrent qu’ils n’avaient pas vu ce qu’on leur faisait dire. La rumeur ne manquait pas de messagers; elle manquait de confirmation indépendante.

Les médecins examinèrent également le corps, le sang et le couteau numéro 13 trouvé chez Buschhoff. Le médecin Bauer avait estimé que la lame pouvait avoir servi; cette opinion contribua à la nouvelle arrestation. Mais les autres experts ne la suivirent pas. Ils déclarèrent le couteau impropre à produire la blessure, qui n’était pas une incision rituelle, et estimèrent que celle-ci avait pu être faite avec un couteau ordinaire. Le volume de sang retrouvé dans la grange, expliquèrent-ils, était compatible avec les pertes possibles du corps; il n’étayait donc pas l’histoire d’un prélèvement rituel. La paille et les taches du sac n’établissaient pas davantage de lien avec le crime. Les conclusions rapportées par Friedländer sont celles des experts entendus au procès; elles ne désignent pas le meurtrier.

L’accusation ne reposait pas uniquement sur ces objets. Elle devait répondre à l’alibi de Buschhoff, étayé par des témoins qui situèrent ses déplacements dans la matinée du 29 juin. Les heures avaient été calculées notamment d’après la sonnerie du service religieux. Le 13 juillet, le procureur général Hamm demanda aux jurés de répondre non : malgré son crédit accordé au témoin Mölders, l’alibi de Buschhoff l’emportait. Le lendemain, le premier procureur Baumgard développa cet alibi, qu’il jugea d’une force rare, et formula à son tour une demande d’acquittement. Il n’en résultait pas que le tribunal eût découvert qui avait tué l’enfant; il en résultait que l’accusation contre Buschhoff ne pouvait tenir.

Le 14 juillet, après une délibération d’environ une demi-heure, le jury répondit « non » à la question : Adolf Buschhoff avait-il tué Johann Hegmann avec préméditation? Le président prononça son acquittement et ordonna sa libération immédiate. Buschhoff pleura. Le compte rendu dit que le public salua le verdict par des acclamations; il ne dit pas que le meurtrier fut identifié. L’oncle Knippenberg, les témoins tardifs, le couteau, la grange et le sac avaient occupé des journées entières, mais la décision judiciaire avait une portée plus limitée et plus ferme : cet homme n’était pas coupable de l’acte dont on l’accusait.

Ainsi prit fin le procès, non le mystère du meurtre. Le récit de Friedländer montre combien une enquête peut être détournée lorsque le préjugé fournit d’avance la réponse et pousse chaque détail à entrer dans un récit déjà écrit. La calomnie du meurtre rituel n’a pas éclairé la mort de Johann Hegmann; elle a nourri la violence contre ses voisins juifs et obscurci l’examen des témoignages. Le jury rendit à Buschhoff sa liberté, mais les audiences ne livrèrent pas le nom de l’auteur. Le devoir de l’historien est de conserver ces deux conclusions ensemble : l’acquittement est établi; l’identité du meurtrier, dans la source consultée, demeure inconnue.

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Le cadre historique et notre part d’invention

La source principale est la brochure de Hugo Friedländer, Der Knabenmord in Xanten vor dem Schwurgericht zu Cleve vom 4. bis 14. Juli 1892, publiée à Clèves chez W. Startz en 1892. La transcription allemande choisie, distincte du compte rendu sténographique Cronbach de 507 pages publié en 1893, comprend la page de titre, la préface, la table, les dix journées d’audience (4, 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13 et 14 juillet 1892; pagination imprimée 3–148) et l’annexe consacrée à Clemens Knippenberg (pp. 149–151). Elle est donnée comme relue deux fois par Wikisource; elle reste le compte rendu journalistique de Friedländer dans le Clever Kreisblatt, non un verbatim officiel. Une divergence interne demeure sur la remise en liberté initiale : dans sa déposition, le juge Brixius donne le 23 décembre 1891, tandis que le résumé introductif de Friedländer donne le 24 décembre; la source consultée ne tranche pas. Le procès rapporte que le jury répondit non à la question de culpabilité le 14 juillet 1892; le tribunal acquitta Buschhoff et ordonna sa libération immédiate. Le texte ne découvre pas l’auteur du meurtre. Les propos et souvenirs des témoins, conclusions des experts et interventions des magistrats sont rapportés par le journaliste et attribués. La rumeur selon laquelle le crime serait un meurtre rituel commis pour le sang chrétien est une calomnie antisémite sans fondement, contredite au procès par les experts et refusée par les magistrats; elle est décrite ici comme moteur des violences et non comme hypothèse valable. Les articles de presse extérieurs au compte rendu ne sont pas reproduits ni attestés comme intégralement lus.

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