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Poisons & héritages · France

Le testament et la soupe

Boissy, 1828. Jacques Pitra accuse sa femme avant de mourir. Elle montre un testament, puis conteste les témoins qui la conduisent à la peine capitale. Entre les deux voix demeure un enfant, héritier de leurs dernières paroles.

Le testament était prêt. Après la mort de Jacques Pitra, sa veuve le montra : deux ans auparavant, il l’avait instituée légataire universelle. On lui répondit que la naissance de leur fils, postérieure à l’acte, changeait la question. Le papier qu’elle croyait décisif ne refermait rien. Dans cette maison de Boissy, où le mari venait de mourir au terme d’une journée de souffrances, il fallait déjà demander à qui appartiendraient les biens ; bientôt, il faudrait demander ce qui avait été mis dans son repas. Le même enfant se trouvait au centre des deux interrogations : celui dont le mourant avait recommandé la garde, et dont l’existence contrariait les espérances de la veuve.

Pitra avait longtemps vécu en Angleterre. Il y avait donné des leçons de français et gagné une certaine aisance, augmentée par l’héritage d’une sœur chapelière à Londres. Le retour en France lui avait moins réussi : placements malheureux et spéculations avaient diminué ses ressources jusqu’à la ruine, selon la chronique. Il avait engagé Rosalie-Gabrielle Jallaquier, couturière, comme femme de confiance, puis l’avait épousée le 1er mai 1824. La confiance avait donc précédé le mariage. Quatre ans plus tard, il mourrait en accusant celle à qui il avait voulu laisser ce qui lui restait.

Le ménage était agité. Pitra buvait fréquemment ; à ses retours, de violentes querelles éclataient. Le récit ancien oppose le caractère emporté de Rosalie à l’ivrognerie de son mari. Il conserve aussi une confidence de celui-ci à un ami : il disait sa vie si malheureuse qu’il songeait parfois à se tuer. Rien de cela ne constitue par avance la preuve d’un meurtre. Ce sont les paroles d’un homme dans une union difficile, dont l’instruction allait retenir chaque expression parce qu’elle connaissait désormais le dénouement. L’enfant était né dans cette maison où les questions de subsistance, d’attachement et de ressentiment se mêlaient.

Le 1er mai 1828, Pitra rentra vers trois heures pour dîner. La servante apporta la soupe. Rosalie la suivait et lui demanda de tout verser, puis se retira. Pitra mangea avec appétit. Peu après, il fut pris de vomissements, qui devinrent alarmants. Quelqu’un proposa de faire venir un médecin ; sa femme s’y opposa, disant qu’il s’agissait d’une indigestion. Il est des mots qui, dans une maison, ferment une discussion aussi sûrement qu’une porte. Celui-ci donnait aux souffrances une cause commune, promettait qu’elles passeraient et permettait de remettre le secours à plus tard.

Pitra, lui, ne s’en contenta pas. À un domestique venu près de son lit, il déclara que le mal avait commencé après la soupe et qu’il était empoisonné. Sa femme, présente, lui reprocha cette idée. Il interrogea alors la servante : qui avait préparé le repas ? Elle répondit que c’était elle. L’avait-elle quitté ? Elle expliqua que Rosalie l’avait fait réchauffer. Pitra estima en savoir assez. Son accusation naissait donc d’une suite qu’il reconstituait depuis son lit, entre ce qu’il avait mangé, le moment où il s’était senti mal et l’intervention de son épouse.

Vers six heures, la veuve Pincemaille arriva. Devant elle, Pitra renouvela son accusation contre Rosalie. La certitude du malade devenait ainsi une parole entendue par plusieurs personnes. Il cessait de répondre à sa femme, s’adressait à la servante et lui recommandait son enfant. Le récit donne à ces échanges une force poignante : un père prépare ce qu’il redoute de ne plus pouvoir faire lui-même, alors que personne ne l’a encore soustrait au danger qu’il dénonce. Ce qu’il dit renseigne sur sa conviction. La justice devra encore chercher ce qui, hors de cette conviction, peut la soutenir.

L’état de Pitra empira dans la soirée. La servante avertit sa maîtresse qu’il ne passerait sans doute pas la nuit ; elle lui attribua ensuite une réponse cruelle, exprimant le souhait de sa mort. Lorsque la fin approcha, Rosalie ne remonta pas, malgré un nouvel appel. La servante et Pincemaille demeurèrent auprès du corps. Ces femmes allaient être les dépositaires de la dernière journée : elles avaient vu les soins, les absences, les échanges et le changement de l’état du malade. Leurs souvenirs devenaient des dépositions, avec tout le poids qu’une parole de cuisine ou de chambre acquiert lorsqu’elle est répétée à l’audience.

Rosalie demanda que son mari fût rapidement enseveli et enterré dès le lendemain. Elle produisit son testament du 23 avril 1826. On lui objecta l’existence du fils né depuis et la possibilité d’autres dispositions. La chronique affirme qu’elle ne manifesta alors son inquiétude qu’au sujet de ses intérêts, puis affecta du chagrin. Nous pouvons suivre les démarches sans prétendre mesurer ce que contenaient ses larmes. Un testament peut fournir un mobile à l’accusation ; il ne permet pas, à lui seul, de lire une conscience. L’opposition entre la froideur du premier jour et les regrets suivants occuperait pourtant une grande place dans son portrait.

L’enquête conduisit à son arrestation. Avant celle-ci, elle avait cherché à savoir ce que les témoins racontaient au juge. Un apprenti, Lacroix, rapporta une conversation dans laquelle elle parlait avec mépris de son mari et évoquait une autre femme condamnée pour empoisonnement à une peine qu’elle disait légère. Elle aurait ajouté que, si elle n’avouait pas, on ne pourrait lui infliger davantage. Ce n’était pas une confession directe du geste ; l’accusation y trouvait cependant une manière de parler du crime et de sa sanction qui pesait lourd contre elle. La possession d’arsenic, que le récit lui attribue, apportait un élément matériel supplémentaire.

Champagnac annonce que l’empoisonnement fut reconnu, mais ne conserve ici ni les opérations détaillées de l’expertise ni l’ensemble de la discussion contradictoire. Le procès apparaît surtout à travers les dépositions, les propos retenus et la décision. Il ne faut donc pas donner à la reconstitution l’assurance d’une expérience que nous n’avons pas sous les yeux. Rosalie comparut le 19 août devant les assises de Seine-et-Oise. Le jury répondit affirmativement sur sa culpabilité, et la cour la condamna à mort. Elle avait gardé son sang-froid pendant les débats ; en prison, après le jugement, elle manifesta un profond désespoir.

Le 28 octobre 1828, elle fut exécutée à Versailles. Elle contesta le jugement jusqu’au bout, jusque dans les préparatifs de sa dernière heure, accusa des témoins d’avoir menti et protesta de son innocence. Les derniers mots que la chronique lui attribue s’adressent indirectement à son fils : elle voulait qu’on lui transmette cette protestation. Le récit qui l’avait montrée préoccupée de l’héritage se terminait donc par une autre transmission, sans acte ni signature, confiée à ceux qui l’entendaient. Nous ne savons pas ce qui fut dit à l’enfant. Nous savons qu’il avait déjà perdu son père et qu’il perdait maintenant sa mère.

Le testament n’avait rien expliqué de la soupe ; les cris de la condamnée ne pouvaient effacer un verdict, pas plus que son silence antérieur n’aurait suffi à prouver le crime. L’affaire reste tendue entre ces objets et ces paroles : un document successoral, un repas, des confidences, une substance possédée et deux accusations opposées, celle du mari mourant et celle de la veuve contre ses juges. La justice avait choisi. Le récit, lui, doit laisser à chacune de ces pièces sa nature, et à l’enfant la place que les deux époux, au moment de mourir, lui avaient soudain rendue.

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Le cadre historique et notre part d’invention

Source entière lue. Mort1mai1828, mariage1mai1824,testament23avril1826,procès19août1828,exécution28octobreVersailles. Mention5mars aprèsmort1mai incohérente : date etvisiteBural omises. Validitétestament présentée comme objectionfaiteàveuve,nonanalysejuridique. Source affirmeanalyseempoisonnement sanslivrerméthode : aucuneexpertiseinventée. Possessionarsenic seulement,aucundose ouméthode. Paroles hostiles attribuées servante/apprenti plutôtque consciencecertaine ; protestationinnocence finaleconservée sansannulerverdict. L’enfant est fils néaprès1826,âgeprécis etdevenir nonconnus. Mêmejour exécutionDarcy mais dossiersdistincts.

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