La querelle des faussaires
Observez le cirque électoral qui agite la France à chaque scrutin national. À droite, des candidats ultralibéraux, formés aux dogmes monétaristes de l'école de Chicago et partisans zélés de la réduction des dépenses publiques régaliennes, affichent des portraits du Général en noir et blanc pour séduire un électorat âgé et nostalgique. Au centre, des technocrates européistes qui ont consacré leur carrière à transférer les pouvoirs souverains de Paris vers Bruxelles invoquent « le pragmatisme » de 1958. À gauche, des tribuns professionnels redécouvrent opportunément les nationalisations de 1945, tout en applaudissant la dissolution des frontières nationales et l'ingérence des juridictions supranationales.
Cette comédie collective démontre une chose essentielle : le système politique français est incapable de vivre avec de Gaulle, mais il est tout aussi incapable de vivre sans son ombre.
Pourquoi ce manège ? Parce que le gaullisme a accompli sous la Ve République la seule synthèse politique durable et victorieuse de notre histoire moderne : celle qui a réussi à conjuguer la grandeur séculaire de l'État capétien, les conquêtes égalitaires de 1789 et la justice sociale de la Résistance de 1944.
Dès lors qu'une force politique abandonne l'un de ces trois piliers, elle cesse d'être gaulliste pour redevenir une faction partisane au service d'une clientèle électorale.
« La France n'est pas la gauche, la France n'est pas la droite ! Prétendre faire la France avec une fraction, c'est une faute grave ; prétendre la représenter avec un parti, c'est une imposture. Tout ce qui a été grand dans notre histoire a été accompli quand les Français se sont rassemblés au-dessus de leurs querelles pour ne voir que le bien commun. Dès qu'ils se divisent en clans et en factions, la France s'effondre dans la guerre civile ou dans la servitude étrangère. »
Charles de Gaulle, Entretien avec Michel Droit, Éditions PlonCette condamnation sans appel du bipartisme n'était pas une coquetterie de style : c'était le cœur battant de toute la pensée gaullienne.
Le précédent fondateur du Conseil National de la Résistance (CNR)
Pour comprendre comment le gaullisme a pu transcender les clivages idéologiques traditionnels, il faut se reporter au printemps 1944, dans les caves clandestines de Paris occupé.
Sous l'impulsion de Jean Moulin, délégué du général de Gaulle, le Conseil National de la Résistance (CNR) réunit le 27 mai 1943 des hommes que tout opposait la veille : des militants communistes fidèles à Maurice Thorez, des démocrates-chrétiens du MRP, des républicains modérés de l'Alliance démocratique, des socialistes de la SFIO, des syndicalistes de la CGT et de la CFTC, et des officiers conservateurs ralliés à la France Libre.
Le 15 mars 1944, ce conclave de patriotes adoptait à l'unanimité son programme d'action, intitulé avec une magnifique audace : « Les Jours Heureux ».
Que contenait ce programme ? Il contenait l'architecture sociale et économique de la France contemporaine :
- L'éviction des féodalités économiques et financières : « L'instauration d'une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie. »
- La reprise en main des richesses nationales : Le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, des sources d'énergie (charbonnages, gaz, électricité avec la création d'EDF et GDF), des compagnies d'assurances et des grandes banques de crédit d'affaires.
- La Sécurité Sociale universelle : Sous l'égide du ministre communiste Ambroise Croizat et de Pierre Laroque, la création d'un système de protection sociale géré directement par les représentants des travailleurs, garantissant à chaque Français la sécurité du berceau jusqu'au tombeau face à la maladie, à l'accident et à la vieillesse.
- La liberté de la presse : L'assainissement de la presse quotidienne par l'interdiction de sa concentration aux mains des trusts financiers et des puissances d'argent.
Ce pacte n'était ni socialiste, ni libéral, ni conservateur : il était national et républicain. Il partait du constat dressé par Marc Bloch dans L'Étrange Défaite : la bourgeoisie d'affaires et les partis de gouvernement avaient trahi la France en 1940 par peur du peuple et par amour du profit, tandis que les classes populaires avaient fourni le gros des bataillons de la Résistance intérieure.
Pour de Gaulle, la grandeur de la France était indissociable de la justice rendue à ses travailleurs.
La Troisième Voie : La « Participation » ou l'Association Capital-Travail
De retour au pouvoir en 1958, de Gaulle voulut aller plus loin. Il constatait que le capitalisme financier comme le collectivisme étatique étaient deux impasses mortifères pour la liberté humaine :
- Le capitalisme anglo-saxon transforme le travailleur en une simple marchandise ajustable, une variable d'ajustement comptable soumise à la tyrannie des dividendes actionnariaux et de la loi du profit sans visage.
- Le communisme soviétique supprime le patron privé pour le remplacer par un patron étatique tout-puissant, asservissant le citoyen à une bureaucratie policière et étouffant toute initiative créatrice.
Face à ces deux monstres, de Gaulle formula sa doctrine la plus visionnaire, la plus révolutionnaire et, hélas, la plus combattue : la Participation (ou l'Association Capital-Travail).
« Il y a une troisième voie : c'est la participation. C'est le changement de la condition de l'homme dans l'économie moderne. Il faut que les travailleurs deviennent des associés dans l'entreprise, au lieu d'être de simples salariés dont on achète le temps. Il faut qu'ils soient intéressés aux bénéfices, qu'ils possèdent des parts du capital, qu'ils siègent au conseil d'administration avec droit de regard et de vote sur les grandes orientations stratégiques. Pourquoi les capitaux auraient-ils tous les droits et le travail aucun ? Sans le travail, les capitaux ne sont que du papier mort. »
Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, Tome III, Éditions de Fallois / FayardCette doctrine ne resta pas à l'état d'utopie. De Gaulle l'inscrivit dans la loi :
- Les ordonnances de janvier 1959 créant l'intéressement des salariés aux résultats de l'entreprise.
- Les ordonnances d'août 1967 rendant la participation aux bénéfices obligatoire pour toutes les entreprises de plus de 100 salariés.
Mais lorsqu'en 1968-1969, de Gaulle voulut parachever cette révolution en donnant aux salariés des sièges décisionnels dans les conseils de surveillance et en rénovant le Sénat pour y intégrer les forces vives du travail et des syndicats (le projet de référendum d'avril 1969), il se heurta à une coalition de haine féroce.
Qui fit campagne contre lui pour le « Non » en 1969 ?
- Le patronat d'affaires réuni au sein du CNPF, terrifié à l'idée de devoir partager le pouvoir de décision avec les ouvriers et les cadres.
- La droite conservatrice et bourgeoise menée par Valéry Giscard d'Estaing, qui appela publiquement à voter « Non ».
- L'aile parlementaire tiède de sa propre majorité, orchestrée en sous-main par Georges Pompidou, pressé de succéder au Général pour réinstaller la gestion financière ordinaire.
La Participation fut le véritable motif de la chute de de Gaulle en 1969. Il avait osé s'attaquer aux privilèges séculaires de la grande bourgeoisie rentière.
Pourquoi le gaullisme est irrécupérable par le système actuel
Comprenez-vous maintenant pourquoi le système politique de 2026 ne peut en aucun cas tolérer le retour du gaullisme réel ?
Le système républicain contemporain s'est structuré autour d'un consensus oligarchique masqué sous une fausse alternance. Qu'ils se parent des étiquettes de la droite libérale, de la social-démocratie centriste ou de l'écologie moralisatrice, tous nos gouvernants appliquent rigoureusement les mêmes préceptes :
- La soumission inconditionnelle aux traités supranationaux : Primauté du droit européen, des critères de convergence budgétaire de Maastricht et des arrêts de la CJUE.
- L'alignement géopolitique sur Washington : Appartenance au commandement militaire intégré de l'OTAN et adhésion docile aux sanctions économiques décidées par le Trésor américain.
- Le démantèlement de l'État producteur : Privatisation des infrastructures rentables, concurrence imposée aux services publics et abandon de toute politique industrielle planifiée.
- La division permanente des citoyens : Alimenter sans cesse des guerres sociétales secondaires, des polémiques médiatiques hystériques et des clivages identitaires artificiels afin d'empêcher que le peuple ne s'unisse sur la seule question qui vaille : qui décide sur notre sol ?
Le gaullisme est le poison mortel de cette comédie.
Un dirigeant authentiquement gaulliste en 2026 n'aurait que faire des consignes de vote des partis politiques. Il s'adresserait directement aux ouvriers, aux ingénieurs, aux paysans, aux petits entrepreneurs, aux soignants et aux artisans pour leur poser la question fondamentale : « Voulez-vous continuer à être dépossédés de vos usines, de votre monnaie, de votre justice et de vos frontières par des comités d'experts étrangers, ou voulez-vous reprendre les rênes de votre destin ? »
Un tel discours fait trembler les états-majors des partis, car il pulvérise leurs rentes parlementaires et leurs calculs d'appareils.
La feuille de route du rassemblement populaire de souveraineté
Pour faire revivre le gaullisme en 2026, il faut cesser de chercher l'onction d'une famille politique. Il faut bâtir un Rassemblement Populaire de Souveraineté capable de briser le carcan partisan autour de trois ruptures salvatrices :
- La primauté de la question nationale sur les querelles secondaires : Rien ne sera possible tant que la nation n'aura pas recouvré sa souveraineté juridique, monétaire et militaire. Toutes les controverses programmatiques sur la fiscalité, l'école ou la santé publique sont de pures mascarades tant que 80 % de nos lois sont dictées par Bruxelles et que notre budget est contrôlé par les marchés financiers de Francfort et de New York. La reconquête de l'indépendance est le préalable absolu à toute politique intérieure.
- L'alliance stratégique du travail et de la souveraineté : Cesser d'opposer le patron créateur de richesses et l'ouvrier qui les produit. Rétablir l'Association Capital-Travail en rendant obligatoire la distribution de parts sociales et la présence des représentants des salariés dans tous les comités d'administration des entreprises de taille intermédiaire et des grands groupes. Faire de la France une République de producteurs associés, non une colonie de consommateurs passifs endettés auprès de banques étrangères.
- La refondation des institutions par le peuple souverain : Balayer le parlementarisme des partis par l'usage régulier et souverain du référendum populaire. Restaurer la responsabilité personnelle du chef de l'État : quiconque gouverne la France doit savoir qu'en cas de désaveu par la nation, la démission immédiate est la seule issue honorable.
Le gaullisme n'est pas un monument du passé : c'est l'avenir que nous n'avons pas encore osé conquérir. Il ne s'agit pas de savoir si de Gaulle était de droite ou de gauche : de Gaulle était la France quand la France refusait de mourir. Aujourd'hui comme hier, le choix n'est pas entre deux factions parlementaires : il est entre la soumission confortable à l'empire des normes et le devoir sacré de rester maîtres chez nous.