Aller au contenu
Armes de la Maison BeaulieuMAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRES
Justice & scandales · Allemagne

La voix dans la maison

Le chapitre restitue une instruction et des débats de 1858 à travers une compilation rétrospective. Il rapporte deux confessions postérieures au verdict, dont la chronologie diffère; le compilateur retient la seconde comme la plus proche de la vérité. Le procès conclut à la culpabilité et la sentence de mort fut exécutée le 8 décembre 1858.

Le 13 août 1858, tandis que les familles de Darnstedt profitaient du beau temps pour rentrer la moisson, un enfant disparut d’une ferme bordant l’Ilm. Le soir même, on ne savait encore ni où le chercher ni ce qui s’était passé. La voix entendue par un aveugle, les marques d’un soulier dans la terre humide et les versions changeantes d’un jeune homme firent bientôt du vol d’argent une affaire de meurtre.

Karl Friedrich Jährling était parti travailler aux champs avec ses trois aînés. À la maison restaient son épouse, occupée à préparer le café avant de le porter au champ, le petit Ernst, âgé de cinq ans et demi, un bébé couché dans son chariot, et Karl Friedrich Fleck, un homme de soixante-quatre ans, aveugle depuis l’enfance. Fleck était recueilli depuis longtemps chez les Jährling. Il ne pouvait voir qui entrait, mais il connaissait les voix de ceux qui venaient souvent dans la maison.

Après le départ du père, il entendit des pas venant du passage couvert. Un inconnu demanda à Ernst si ses parents étaient là, puis où se trouvait la clé de la maison. L’enfant répondit qu’ils étaient aux champs. Fleck se leva, protesta contre cette façon d’entrer et entendit l’homme repartir par la cour. Il ferma la porte, sans retirer la clé, puis prit le bébé qui pleurait. Une dizaine de minutes plus tard, la clé tourna de nouveau. L’inconnu gagna la pièce d’habitation; Fleck le suivit jusqu’à la porte, lui ordonna d’attendre le retour de Jährling et crut l’avoir enfermé en tournant la clé de l’extérieur.

L’aveugle s’éloigna vers l’entrée pour écouter si le chariot revenait. Quand il vérifia la porte, la clé avait disparu. La porte comportait une petite ouverture vitrée par laquelle un homme aux longs bras pouvait, de l’intérieur, atteindre la serrure et retirer la clé. Fleck ne savait pas ce détail. Il attendit donc le retour de la famille, sans savoir que l’intrus était sorti.

Quand Jährling revint avec sa charrette chargée, la famille s’employa d’abord à décharger le grain. Sa fille Emma entra ensuite dans la maison. La porte intérieure était fermée mais non verrouillée; la fenêtre de la porte et le pupitre étaient ouverts, une houe appuyée contre le meuble. La caisse du pupitre avait été forcée et un tiroir contenant l’argent avait disparu. Il s’agissait du produit d’une vente récente de céréales : au moins quarante-quatre thalers selon l’acte d’accusation. Fleck ne raconta alors qu’après coup ce qu’il avait entendu. Ernst, lui, ne reparut pas.

On chercha d’abord un enfant qui aurait pu s’être caché ou être parti jouer. Puis, dans le passage sombre derrière la grange, le père aperçut deux taches de sang. Les recherches du jour ne donnèrent rien. Le lendemain, des hommes remontèrent l’Ilm en bateau. Près de Darnstedt, sur un banc de sable, ils trouvèrent le corps d’Ernst que le courant avait ramené.

L’examen judiciaire constata trois blessures étroites au cou, faites par un instrument pointu et tranchant. Aucune n’était mortelle. Selon les médecins cités par le chapitre, l’enfant était entré vivant dans l’eau et s’était noyé; ils estimaient que son corps avait séjourné dans la rivière entre douze et vingt-quatre heures. Le vol et la mort se rejoignaient désormais, mais il restait à retrouver celui qui avait franchi le jardin, traversé la cour et emporté l’argent.

Une empreinte près de l’eau attira l’attention des enquêteurs. Le talon portait un fer particulier; autour de la semelle, de gros clous dessinaient un contour distinctif, et deux clous manquaient. Un petit rivet dépassait du bord du talon. Les mêmes marques furent retrouvées sur le muret du jardin et le long du passage utilisé pour entrer dans la propriété. D’autres traces conduisirent à un aulne au bord de l’Ilm, où des feuilles de chou furent trouvées; on crut reconnaître des taches de sang sur quelques-unes, indice rapporté avec prudence. Puis les empreintes reparurent dans un champ d’orge que Bernhard Stempner avait fauché le jour du crime.

Stempner, dix-neuf ans, travaillait alors sur les terres de son beau-père, Gottfried Treuter. Il avait été un élève apprécié, mais l’enquête décrivit depuis plusieurs mois des dettes, des emprunts non remboursés et des sommes prises à ses parents. Ces revers n’expliquaient pas le crime, mais ils donnèrent aux enquêteurs un motif précis de s’intéresser à lui lorsque ses dépenses dépassèrent les salaires qu’il disait avoir perçus. Jährling savait que les souliers du jeune homme portaient des clous. Le 17 août, le gendarme Knabe lui demanda de les retirer. Le fer, le petit rivet et les deux clous absents correspondaient aux empreintes relevées sur le parcours.

Stempner admit que ses chaussures ressemblaient aux traces, mais nia avoir quitté le champ. Il donna plusieurs versions de l’argent qu’il avait dépensé dans les jours suivants. Il prétendit d’abord avoir touché son salaire de chemin de fer; les registres montrèrent qu’il ne s’était pas présenté le jour de paie et n’avait pas réclamé son dû. Il changea ensuite ses chiffres sur les sommes remises à son beau-père. Une pièce d’un thaler, reconnaissable à sa provenance, avait été prise dans le tiroir volé. Une partie de l’argent fut retrouvée cachée dans des briques d’argile; le reste manquait.

La chronologie se resserra avec le témoignage du musicien Kober. Celui-ci était parti à pied de la gare d’Apolda à deux heures et avait rencontré Stempner près du chemin de la rivière vers quatre heures. Le jeune homme soutint que la rencontre avait eu lieu une heure plus tard et qu’il venait du champ en passant par un autre itinéraire. Mais les distances, les horaires et le chemin décrit par Kober rendaient sa version difficile à maintenir. L’accusation y vit un effort pour se donner une heure de plus et masquer le trajet des empreintes.

Une preuve demeurait singulière : Fleck n’avait pas reconnu l’intrus lors de sa première déposition. Il avait dit que la voix lui était inconnue. Quelques jours après, lors d’une confrontation conduite par le juge, il entendit plusieurs hommes parler sans les voir. Il écarta une voix, puis une autre. Lorsque Stempner fut introduit, Fleck reconnut la sienne. Au procès, le vieil homme fut interrogé devant les jurés. Quand Stempner, jusque-là silencieux, prononça quelques mots au cours d’un échange, Fleck se redressa et déclara que c’était bien cette voix. La scène impressionna l’auditoire; elle ne remplaçait pas les autres indices, mais rendait difficile de traiter la reconnaissance comme une simple rumeur villageoise.

Le procès eut lieu à Weimar du 11 au 13 novembre 1858. Stempner affronta les témoins et persista à nier. La défense contesta la valeur des empreintes et la possibilité qu’un seul homme eût commis le vol et tué l’enfant. Fleck rapporta de nouveau ce qu’il avait entendu; Kober maintint son horaire; les traces des souliers et les mensonges sur l’argent furent examinés. Les jurés déclarèrent Stempner coupable à l’unanimité. Le tribunal prononça la peine de mort.

Après le verdict, Stempner continua d’abord à se dire innocent. Le lendemain, après une conversation avec son avocat, il reconnut avoir pénétré dans la maison et tué Ernst, mais affirma d’abord avoir commis le meurtre après le vol, lorsque le garçon menaçait de le dénoncer. Quatorze jours plus tard, il revint sur cet ordre des faits. Il déclara qu’il avait tué l’enfant avant de forcer le pupitre, parce qu’il craignait de rencontrer un témoin. Il admit avoir étranglé le garçon, l’avoir blessé trois fois au cou, puis jeté dans l’Ilm; ensuite seulement, disait-il, il avait pris l’argent. À son pasteur, il donna une nuance différente : il voulait voler, affirma-t-il, mais n’avait pas arrêté d’avance le meurtre; en voyant Ernst, il avait cédé à une impulsion dont l’argent était devenu le ressort. La compilation juge ce récit du pasteur plus proche des faits, tout en conservant l’aveu antérieur.

Stempner fut exécuté le 8 décembre 1858. Selon le récit, il accueillit la nouvelle avec calme, demanda qu’on ne le graciât pas et mourut sans revenir sur ses aveux. Le point de départ avait été la voix que Fleck avait d’abord déclarée inconnue; la condamnation, elle, reposa sur un faisceau où cette voix rejoignait le trajet des pas, les explications changeantes et l’argent retrouvé. Dans cette affaire, le vieil aveugle n’avait vu personne. Il avait pourtant entendu celui que les autres ne soupçonnaient pas encore.

De cette affaire pourrait naître un livre

Aidez-nous à choisir notre prochain livre

Vous venez de lire le récit complet de cette affaire. Elle nous inspire trois projets de fiction, encore à écrire. Lequel aimeriez-vous voir naître ? Votre vote aidera AB Éditions à choisir ses prochains livres.

nouvelle

La cloche du moulin

Dans un village fictif, un meunier aveugle entend la voix d’un homme qui prétend chercher un enfant disparu. La nuit suivante, une porte forcée et une pièce de monnaie conduisent les enquêteurs vers un ouvrier que personne ne croit capable de violence. Une nouvelle policière entièrement inventée fait de la mémoire auditive le point de départ d’une enquête, puis laisse le tribunal éprouver les limites d’une reconnaissance de voix. Tous les personnages, faits et verdicts sont fictifs.

Chargement des choix…

roman

Les pas dans le seigle

Ce roman historique fictif suit une jeune greffière chargée de reprendre un dossier de meurtre ancien dans une vallée traversée par une rivière. Une chaussure réparée, un témoin qui change d’avis et des pièces cachées sous un plancher rouvrent l’enquête. À mesure que les habitants se contredisent, la greffière découvre qu’un aveu tardif ne répond pas à toutes les questions. Les protagonistes et l’affaire sont inventés; le récit explore librement la preuve matérielle et la mémoire collective.

Chargement des choix…

trilogie

Les trois voix du gué

Cette trilogie policière entièrement fictive suit trois affaires dans des villages reliés par un ancien gué. Dans le premier volume, une cloche entendue de nuit contredit l’alibi d’un aubergiste; dans le deuxième, des empreintes de sabots conduisent à un vol de récolte; dans le troisième, un témoin reconnaît une voix qu’il croyait oubliée. Chaque enquête possède ses propres personnages et son dénouement inventé. Un juge itinérant relie les livres, qui examinent la différence entre souvenir, indice et preuve.

Chargement des choix…

Un choix par affaire sur ce navigateur, modifiable et retirable. Les projets les plus soutenus nourriront nos choix éditoriaux ; leur publication reste à décider. Comment sont conservés vos choix.

Retrouver les autres projets au Salon →
Le cadre historique et notre part d’invention

Le récit distingue les constatations du corps et des traces, les témoignages, les dénégations de Stempner, ses deux versions de confession et le verdict. Les mobiles et les pensées prêtés au jeune homme dans le chapitre sont des interprétations du compilateur ou du réquisitoire; le récit les attribue lorsqu’ils ne sont pas directement établis.

← Toutes les affaires du Cabinet