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Impostures & fortunes · France

Le spectre à deux poses

Paris, juin 1875. Buguet fabrique des apparitions en photographiant des formes préparées avant la pose des clients. Leymarie, qui publie et défend les images dans la Revue spirite, soutient qu’il croyait au phénomène; Firman est poursuivi pour des séances de matérialisation. Les dépositions, l’atelier et les plaidoiries se heurtent à des croyants qui maintiennent leur reconnaissance. Le tribunal condamne les trois hommes à des peines distinctes.

Une plaque photographique ne gardait que la lumière de ce qui s’était tenu devant l’objectif. À Paris, en 1873, on lui demanda pourtant davantage : retenir le visage d’un vivant et rendre, auprès de lui, celui d’un mort. Le visiteur posait sur la terrasse de l’atelier de Buguet, boulevard Montmartre. On l’invitait à se recueillir. Le photographe, pendant ce temps, s’éloignait de la plaque et faisait mine d’adresser une invocation. Quelques instants plus tard, une forme indistincte se dessinait derrière l’épaule ou dans le voisinage du portrait. Le client repartait avec six épreuves et, qu’il reconnût ou non l’apparition, vingt francs de moins.

C’est ainsi que le réquisitoire, lu devant la septième chambre correctionnelle de Paris, décrivit le mécanisme. Il ne s’agissait pas seulement de portraits mal ressemblants. La promesse même était surnaturelle : une image produite par l’intervention des esprits. À la fin de 1873, la Revue spirite, dirigée par Leymarie, présenta Buguet comme un photographe doué de facultés médianimiques. Les numéros publièrent ses épreuves et des témoignages de clients qui croyaient reconnaître un parent disparu. La publicité du journal joignit sa force à celle des annonces et des lettres. Au cœur de l’affaire se trouvait une question plus précise que la vérité du spiritisme : qu’avaient su les trois hommes de ce qui se passait dans l’atelier?

Le procédé exigeait que l’apparition fût préparée avant la pose du client. Selon l’exposé de l’accusation, la caissière, Léonie Ménessier, demandait d’abord l’âge et les traits de la personne que l’on voulait évoquer. Buguet installait ensuite le visiteur sur la terrasse, plaçait une plaque dans l’appareil et lui recommandait de penser au défunt. Tandis que le client demeurait immobile, un aide emportait le cliché. Il revenait après les manipulations; l’épreuve montrait alors, à côté du visage vivant, une forme voilée, plus ou moins confuse. Une première image avait été photographiée auparavant, dans un autre atelier, puis combinée à celle du client.

Les demandes venues de province suivaient la même logique sans même imposer le déplacement du demandeur. On pouvait envoyer son portrait par la poste, payer les épreuves, puis recevoir l’image du défunt supposément évoqué. Pour soutenir cette croyance à distance, Buguet faisait connaître le jour et l’heure de la prétendue séance. Les destinataires étaient invités à joindre leurs prières aux siennes. Le prix restait acquis même si le visage apparaissait flou ou n’évoquait personne. Le compte rendu rapportait qu’une cliente de Lyon, mécontente de l’image reçue, avait obtenu le remboursement de ses vingt francs accompagné d’une lettre injurieuse.

L’enquête changea le sens de ces gestes. Le 22 avril 1875, l’officier de paix Lombard et l’inspecteur Belin de Ballu se présentèrent à l’atelier sous un prétexte. Ils demandèrent à Buguet de faire apparaître le père de l’un d’eux. Celui-ci fit poser de Ballu et l’invita à penser à son père. Puis Lombard révéla sa qualité et demanda si le cliché portait déjà une empreinte. Après quelques hésitations, Buguet reconnut que l’image avait été préparée peu auparavant dans une autre pièce. Un inspecteur développa la plaque : deux formes humaines apparurent, celle d’un homme et celle d’une femme. Buguet expliqua qu’il lui arrivait de préparer deux spectres pour mieux satisfaire un client qui n’en avait demandé qu’un.

La perquisition donna à cette réponse un décor matériel. Dans un laboratoire séparé de la salle où attendait le public, les policiers trouvèrent une poupée articulée d’environ quarante-cinq centimètres, habillée de gaze bleue et d’étoffe sombre. Sa tête était remplacée par une image découpée dans du carton. À proximité se trouvait l’appareil photographique. Buguet montra comment il obtenait l’apparition en photographiant la poupée enveloppée comme un spectre. Dans un cabinet, on découvrit une boîte contenant deux cent quarante têtes de carton, puis cinquante-neuf autres dans une seconde boîte. Il pouvait ainsi varier les visages et les âges des morts annoncés.

Au procès, le 16 juin, Buguet ne nia pas les opérations matérielles. Il reconnut qu’il y avait deux prises distinctes et que des têtes de carton avaient servi à composer les apparitions. Il contesta cependant l’interprétation que le parquet donnait à cette pratique. Il disait n’avoir forcé personne à venir, n’avoir promis aucune ressemblance et avoir laissé à chacun sa croyance. Il rappela que le prix, annoncé à l’avance, ne dépendait pas de la reconnaissance du visage. La défense transforma ce tarif fixe en argument : une photographie livrée contre paiement, même mal exécutée, n’était pas nécessairement une escroquerie.

Mais les questions de l’audience portaient aussi sur les personnes qui savaient. Des employés décrivirent la confection des spectres. Vanderzaein, chargé de leur préparation, déclara que Leymarie avait vu les poupées et les têtes; le garçon Blot apportait les photographies à la Revue spirite. Ménessier, la caissière, confirma qu’elle recevait les clients et reconnut que Buguet lui avait dicté les mots présentés comme l’écriture d’Allan Kardec. Ces dépositions ne suffisaient pas, à elles seules, à établir ce que Leymarie avait compris au moment de chaque opération. Elles donnaient cependant au débat sur sa bonne foi une matière concrète : qui avait vu les accessoires, qui avait fait circuler les images, qui avait entretenu les correspondants?

Leymarie soutint qu’il avait cru aux photographies spirites et qu’il ignorait les trucs employés par Buguet. Il était pourtant directeur de la revue qui les publiait; la correspondance et les annonces étaient au centre des débats. Le ministère public fit valoir qu’il avait un intérêt financier dans cette activité et qu’il avait continué à défendre les images malgré les avertissements. La défense répondit que le zèle de Leymarie venait de sa conviction. Les deux versions s’affrontaient sur une frontière difficile à tracer : la croyance pouvait-elle absoudre celui qui relayait des images trompeuses, ou devenait-elle, quand elle servait un commerce, un moyen de tromper?

Le comte de Bullet, l’un des clients les plus assidus de Buguet, donna à cette frontière son visage le plus obstiné. Il avait posé de nombreuses fois et affirmait avoir reconnu sa sœur, encore vivante à Baltimore, sur une photographie. Leymarie lui avait parlé de bicorporéité, c’est-à-dire de la possibilité supposée qu’une personne vivante apparaisse ailleurs que là où reposait son corps. À la barre, Bullet persista à croire ce qu’il avait vu, même après qu’on lui eut montré la poupée et les têtes de carton. Le compte rendu donne plusieurs montants selon les moments du procès : l’accusation évaluait ses versements à trois ou quatre mille francs; Bullet les ramena à environ deux mille cinq cents. Son insistance ne prouvait pas l’existence des esprits. Elle montrait plutôt combien une conviction pouvait survivre à la découverte d’un procédé.

Firman comparut pour une autre série de séances. Le parquet lui reprochait d’avoir simulé des apparitions, notamment celle du « petit Indien ». Mme Huguet expliqua qu’elle avait soupçonné le médium et s’était cachée pour l’observer. Elle dit l’avoir surpris sous des tissus brillants, puis s’être jetée sur lui. Firman nia se souvenir de l’épisode et maintint sa qualité de médium. Son défenseur soutint que les séances avaient été recherchées par des spectateurs déjà sceptiques et qu’elles relevaient du divertissement plutôt que de la fraude. Le tribunal entendit aussi des croyants qui affirmaient avoir reconnu des proches dans les images. L’audience ne transforma pas ces témoignages en preuve surnaturelle; elle les plaça face aux objets, aux gestes et aux admissions recueillis dans l’enquête.

Les plaidoiries du 17 juin reprirent cette opposition. Pour le ministère public, Buguet avait matériellement fabriqué les spectres, tandis que la publicité de la revue avait donné aux images l’autorité d’une expérience. Pour les défenseurs, le photographe n’avait pas garanti la ressemblance et les clients avaient demandé eux-mêmes les séances; Leymarie, lui, aurait agi par foi, non par calcul. Le défenseur de Firman insistait sur l’absence de plainte de spectateurs qu’il présentait comme des protecteurs du médium. Le journal relatait une salle bruyante, des marques d’approbation que le président dut faire cesser, et des récits dont les convictions ne se laissaient pas réduire à la seule découverte d’une poupée.

Le jugement, publié le lendemain, ne retint pas cette séparation entre le tour et la croyance. Buguet et Leymarie furent condamnés chacun à un an d’emprisonnement et à cinq cents francs d’amende; Firman à six mois d’emprisonnement et trois cents francs d’amende. Le tribunal fixa à quatre mois la durée de la contrainte par corps et prononça la solidarité pour les amendes et les dépens. La plaque, les têtes découpées et les témoignages avaient ramené les apparitions au monde des objets. Il restait pourtant, dans la salle, des hommes et des femmes qui continuaient à reconnaître leurs morts. La condamnation clôturait le procès; elle ne refermait pas la distance entre ce que l’enquête avait montré et ce que chacun voulait croire.

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Le cadre historique et notre part d’invention

Compte rendu judiciaire contemporain de la Gazette des Tribunaux, numérisé par l’ENAP. L’extrait OCR privé est borné aux colonnes du compte rendu, depuis son titre et jusqu’au dispositif du jugement. Les assertions du réquisitoire, les réponses des prévenus, les dépositions, les plaidoiries et la décision sont distinguées.

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