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Les Prisons de l'Europe · Tome VII · Maquet & Alboize, 1845

L'Abbaye

Paris · France · Ancien Régime (prison militaire) – Empire
« La révolution commence à l'Abbaye. »Les Prisons de l'Europe · Tome VII
Y furent enfermés
  • le marquis de Favras
  • Cazotte
  • Sombreuil
  • d'Épréménil
  • Beaumarchais
  • Journiac Saint-Méard (témoin des massacres)
  • le neveu du général Wurmser
Chronologie
  • Ancien RégimeL'Abbaye, prison militaire dès l'origine, puis maison de correction pour jeunes gens de famille
  • 1789La Révolution commence à l'Abbaye : les gardes françaises mises en liberté
  • septembre 1792Massacres de septembre à l'Abbaye ; récit de Journiac Saint-Méard rescapé du tribunal des massacreurs
  • 1789-1792Détention de Cazotte, du marquis de Favras, de Beaumarchais et de députés de l'Assemblée nationale
Série Les Prisons de l'Europe (8 tomes, d'après Maquet & Alboize) — première édition moderne, recomposée et annotée à partir des sources Gallica. En préparation.
📍Paris · France
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🕯️ Récit de Veillée · Les Prisons Mythiques d’Europe & L’Enquête PicaudLecture du soir · ~6 min

Le Guichet de Sang : Les Trente-Huit Heures de l'Abbaye

Au cœur des massacres de septembre 1792, un officier royaliste défie le tribunal d’égorgeurs de Maillard dans les entrailles de la plus terrible prison militaire de Paris.

I. Les verrous de Saint-Germain-des-Prés

Sous les voûtes séculaires de la prison de l’Abbaye, le silence n’était jamais que le masque de la terreur. Bâtie sur les dépendances de l’antique monastère de Saint-Germain-des-Prés, cette forteresse aux murailles épaisses de six pieds avait longtemps servi de maison de correction pour les fils de famille insoumis et de geôle militaire pour les gardes indisciplinés. Mais en cette fin d’août 1792, l’odeur de la cire des moines s’était évanouie depuis longtemps, remplacée par la sueur aigre des suspects, le moisi des paillasses humides et la rouille des fers. Depuis la chute des Tuileries au 10 août, le greffe ne désemplissait plus. On y entassait pêle-mêle journalistes séditieux, prêtres réfractaires, gentilshommes fidèles à la Couronne et ministres déchus.

Parmi eux croupissait François de Journiac Saint-Méard, ancien capitaine au régiment du Roi-Infanterie, arrêté pour avoir édité un libelle royaliste. Jeté dans une chambrée étroite sous les combles, il écoutait jour et nuit le vacarme du dehors : les patrouilles qui battaient le pavé de la rue Sainte-Marguerite, les sabots des sentinelles et le grincement régulier des énormes serrures que le concierge Lavacquerie maniait avec un flegme imperturbable. À travers le judas barré de fer, la ville grondait comme une mer démontée. Paris apprenait la chute de Longwy, la marche des Prussiens, et la fureur populaire réclamait la tête des « traîtres de l’intérieur ».

II. Le greffe de sang et le spectre de Maillard

Le dimanche 2 septembre, à trois heures de l’après-midi, le tocsin se mit à sonner à Saint-Sulpice, lugubre, précipité. Bientôt, un rugissement sourd franchit la porte extérieure. Ce n’étaient pas des émeutiers venus délivrer des soldats comme en juillet 1789, mais une troupe d’hommes aux bras nus, armés de piques, de sabres et de massues, les joues noircies de poudre et les yeux vitreux d’eau-de-vie. En quelques instants, la cour basse se transforma en un abattoir à ciel ouvert.

« Le vin qu’on nous apportait avait le goût du carnage ; chaque coup de sabre frappé sur le pavé résonnait dans nos entrailles comme le glas de notre propre trépas. »

Au milieu de la tourmente, un homme imposa une méthode glaciale à la boucherie : Stanislas Maillard, héros de la Bastille, silhouette d’échalas vêtue de noir. S’asseyant derrière la table du greffe, il fit ouvrir le grand registre d’écrou, saisit une plume d’oie et s’institua juge suprême d’un tribunal improvisé. Deux cadavres servaient de marchepied à ses assesseurs improvisés. La procédure durait deux minutes : on lisait le nom, le motif d'arrestation, Maillard posait deux questions brèves. S’il prononçait la formule funeste : « À la Force ! », la victime franchissait le guichet pour être aussitôt dépecée par les massacreurs qui attendaient sur le seuil, sabres levés. Les cris d’agonie montaient jusqu’aux lucarnes des étages supérieurs, où les survivants comptaient les secondes qui les séparaient du néant.

III. La chambre des agonisants

Dans la chambrée obscure où Saint-Méard attendait avec une dizaine de compagnons d’infortune, l’air était devenu irrespirable. La terreur avait suspendu le sommeil. Par les barreaux, l’odeur du sang chaud et du vinaigre répandu pour chasser la puanteur montait en vagues écœurantes. Parmi les prisonniers se trouvaient le vieux marquis de Cazotte, illuminé sublime et prophète incompris, ainsi que le vénérable gouverneur des Invalides, Sombreuil, dont la fille Mademoiselle de Sombreuil suppliait les geôliers de la laisser mourir avec son père.

Chaque fois que les gonds de la lourde porte ferrée tournaient, un silence de mort s'abattait sur les reclus. Le guichetier entrait, escorté de deux hommes au pourpoint taché de rouge, une torche résineuse à la main. Un nom était aboyé. Le désigné se levait, embrassait ses voisins, vidait ses poches pour laisser une bague ou une montre à ceux qui restaient, puis descendait l’escalier en colimaçon. Dix minutes plus tard, un rugissement de joie sauvage de la foule annonçait que le malheureux venait de tomber sous les piques. Saint-Méard, résolu à disputer sa vie pan par pan, passa trente-huit heures à polir sa défense intérieure, étudiant les faiblesses de ses juges à travers les échos qui lui parvenaient : l’or ne servait à rien, la supplication irritait ; seule une audace sans faille pouvait désarçonner la folie des égorgeurs.

IV. Le verdict du guichet

Le mardi 4 septembre, à deux heures du matin, les verrous sautèrent une dernière fois pour Saint-Méard. Saisi par deux gardes dont les mains collaient au cuir de son habit, il fut traîné jusqu’au rez-de-chaussée et jeté devant la table fatidique. La lueur tremblotante des chandelles éclairait le visage osseux de Maillard, dont la plume rayait les feuillets du registre. Autour d'eux, une douzaine de sans-culottes appuyés sur des piques dégoulinantes fixaient l'aristocrate avec une férocité muette.

— Citoyen, ton nom ! lança Maillard sans lever les yeux.
— François de Journiac Saint-Méard, ci-devant capitaine.
— Tu as écrit contre la liberté, tu as conspiré avec les émigrés ! cria une voix dans l'ombre.

Saint-Méard ne baissa pas les yeux. D'une voix claire, martiale, résonnant sous les voûtes basses, il répondit :

— J’ai servi mon roi, c’était mon devoir et ma fidélité. Je n’ai jamais trahi ma patrie, et nul homme ici ne peut prouver que j’aie versé le sang d’un patriote ! Je suis royaliste parce que j’ai prêté serment, mais je ne suis ni un lâche ni un espion de l’étranger !

Un murmure parcourut l'assemblée des tueurs. Cette franchise hautaine, au lieu de les exaspérer, frappa ces esprits fanatisés qui méprisaient les courtisans pleurnichards. Maillard ôta son chapeau, consulta ses hommes du regard, puis rabattit brusquement le grand registre d’écrou en s’écriant :

— Il n'y a rien contre cet homme. Je le juge innocent. Qu'on lui rende sa liberté !

Aussitôt, les mêmes mains qui venaient d'abattre ses compagnons l’entourèrent, non pour le frapper, mais pour le serrer dans des étreintes fraternelles et sanglantes. Aux cris de « Vive la Nation ! », les massacreurs lui ouvrirent un passage à travers la cour jonchée de cadavres mutilés, l’escortant torche haute jusqu’à la rue Saint-Benoît comme un trophée de leur clémence barbare. Saint-Méard venait d'échapper au gouffre de l'Abbaye, emportant dans sa mémoire le souvenir ineffaçable du greffe où la Révolution avait gravé son écrou dans la chair des hommes.