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Les Prisons de l'Europe · Tome III · Maquet & Alboize, 1845

La Conciergerie

Paris · France · Moyen Âge – 1re moitié du XIXe siècle
« L'histoire de la révolution écrite sur les sommaires des écrous. »Les Prisons de l'Europe · Tome III
Y furent enfermés
  • Pierre de la Brosse
  • Ravaillac
  • Éléonora de Galigaï (Léonora Galigaï)
  • Damiens (Damien)
  • Mandrin
  • le chevalier de la Barre
  • Marie-Antoinette
  • Madame Roland
  • Charlotte Corday
  • les Girondins
  • Madame du Barry (Jeanne Vaubernier, comtesse du Barry)
  • le maréchal Ney
  • le comte de Lavalette (sauvé par sa femme)
  • Louvel
  • les sergents de la Rochelle (les carbonari)
Chronologie
  • XIIIe-XIVe siècleOrigine de la Conciergerie et supplice de Pierre de la Brosse ; premières affaires médiévales
  • 1618 (à vérifier)Incendie du Palais et d'une partie de la Conciergerie
  • 1757Exécution de Damiens, régicide ; sa famille détenue à la Conciergerie
  • 1793Translation de Marie-Antoinette à la Conciergerie ; complot de l'œillet du chevalier de Rougeville ; son exécution
  • juillet 1793Charlotte Corday à la Conciergerie après l'assassinat de Marat
  • 1815-1822 (à vérifier)Évasion du comte de Lavalette sauvé par sa femme ; exécution du maréchal Ney ; affaire des sergents de la Rochelle
Série Les Prisons de l'Europe (8 tomes, d'après Maquet & Alboize) — première édition moderne, recomposée et annotée à partir des sources Gallica. En préparation.
📍Paris · France
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🕯️ Récit de Veillée · Les Prisons Mythiques d’Europe & L’Enquête PicaudLecture du soir · ~6 min

L'Ombre sous le Voile : La Nuit où la Conciergerie Manqua son Échafaud

Au cœur de l'antichambre de la mort, comment l'amour d'une femme arracha le comte de Lavalette aux griffes de la Restauration.

I. Le Registre des Condamnés et l’Heure Suprême

Sous les voûtes gothiques du vieux palais des rois capétiens, le pavé suinte d’une humidité séculaire qui ne sèche jamais. À la Conciergerie, l’air a le goût de la cendre et du fer rouillé. On ne pénètre point en ce tombeau d'avant l'heure pour y purger une peine ordinaire ; on y descend pour attendre le couperet. C’est ici que Charlotte Corday contempla ses mains pâles, que les Girondins chantèrent dans le vertige de leur dernière nuit, et que le scribe de la geôle noircit les marges du registre d'écrou du sang de Marie-Antoinette. Mais en cette soirée glaciale du 20 décembre 1815, l’encre fraîche du greffe est réservée à un autre soldat de l’Empire : Antoine Marie Chamans, comte de Lavalette.

Directeur des postes de Napoléon durant les Cent-Jours, le fidèle commis a été jeté dans la souricière par la fureur vengeresse de la seconde Restauration. Condamné à mort pour haute trahison par une cour royaliste aux ordres, son pourvoi vient d'être rejeté. Dans la cour du Tribunal, le bourreau ajuste déjà ses courroies pour le lendemain matin à l’aube. La rumeur court que la charrette est prête. Dans sa cellule basse, éclairée par une méchante chandelle de suif qui charbonne contre la pierre de taille, Lavalette écoute battre l’horloge de la tour d'Argent. Il lui reste moins de douze heures à vivre.

« L'histoire de la révolution et de nos discordes est écrite tout entière sur les sommaires des écrous de ce greffe impitoyable. »

Le guichetier principal, le rude Roquette, tourne sa lourde clé dans la serrure à double panneton. L’homme est vigilant, car le ministre de la Police a doublé les postes : des factionnaires montent la garde dans chaque couloir, et la cour des Femmes est barrée de baïonnettes. Nul ne s’évade du cloaque de la Seine. Pourtant, dans quelques instants, une frêle silhouette drapée de noir va défier l’inexorable machine d’État.

II. La Cène Funèbre d’Émilie de Beauharnais

Il est un peu plus de cinq heures de l'après-midi lorsqu'une chaise à porteurs franchit la grille du Palais de Justice. En descend Émilie de Beauharnais, comtesse de Lavalette, nièce de l'impératrice Joséphine. Minée par la phtisie, le visage ravagé par la fièvre et les couches récentes, elle traîne une carcasse chancelante dissimulée sous une vaste pelisse de soie doublée de fourrure et un grand chapeau de feutre sombre surmonté d’un voile de deuil. Sa jeune fille Joséphine et une vieille camériste l'accompagnent pour cette ultime visite d'adieu autorisée par le préfet de police.

Les verrous grincent. Les trois femmes pénètrent dans la cellule étroite. Roquette, ému malgré lui par ce drame domestique, referme la porte mais maintient deux porte-clés en faction dans l'antichambre obscure. Lavalette serre son épouse éperdue sur son cœur, persuadé de vivre leurs derniers adieux chrétiens. Mais sitôt le geôlier éloigné, Émilie sèche ses larmes et repousse son époux. L’éclat de ses yeux n’est pas celui de la résignation, mais de la fièvre héroïque.

D’une voix brève, murmurée au creux de l’oreille du condamné, elle ordonne. Le plan est insensé : il doit revêtir ses habits, son corset, sa robe, chausser ses bottines étriquées, ajuster ses plumes et franchir la herse à sa place. Lui refuse, terrifié à l'idée qu'on la fusille sur-le-champ pour complicité. Elle le fustige, le conjure, menace de se donner la mort sous ses yeux s'il balance encore. Devant la sublime fureur de cette femme mourante, le vaillant soldat cède. L'échange d'âmes commence.

III. Le Fantôme au Mouchoir

L’opération ressemble à une mise en bière à rebours. Dans la pénombre glacée, Lavalette glisse ses jambes de hussard dans les jupes de taffetas noisette, enfile le corsage d'Émilie qui manque d'étouffer sa large poitrine, et noue le ruban du chapeau noir sous son menton rasé de frais. Sa femme, elle, passe la redingote d'officier de son mari et s’assied au fond du lit de sangle, le dos tourné à la lucarne, un mouchoir plaqué sur les yeux, imitant la posture accablée d'un homme qui pleure sur son trépas.

La pendule du Palais sonne six heures. La fermeture des grilles est imminente. La camériste frappe doucement au panneau. La porte s'entrouvre. Le guichetier Roquette voit sortir la dame en pleurs, marchant à tout petits pas, appuyée pesamment sur le bras de sa fille Joséphine. Le grand mouchoir de batiste dissimule entièrement le bas du visage ; le voile épais de crêpe fait le reste. Sous la pelisse, les genoux du comte tremblent d’une indicible angoisse. Chaque pavé heurté par ses talons sonne comme le glas d'un peloton.

Dans le corridor sombre, un porte-clé machinalement tend la main pour soutenir la noble dame éplorée : Lavalette frôle l'uniforme du geôlier, retient sa respiration, courbe l'échine pour masquer sa haute stature. Les factionnaires écartent leurs piques sans un mot, respectant la douleur immense de celle qu'ils croient être la future veuve. La herse extérieure grince sur ses gonds. La chaise à porteurs attend sur les dalles de la cour de Mai. Le comte y monte en trébuchant. Les porteurs soulèvent les brancards. La voiture quitte l'enceinte maudite dans la nuit parisienne, tandis que le brouillard de décembre ensevelit les tours de César et d’Argent.

IV. La Colère des Geôles et le Sacrifice d'une Sainte

À l'intérieur du cachot, le silence s'est refermé comme un linceul. Dix minutes s'écoulent. Le porte-clé de garde, surpris de ne point entendre le condamné marcher ou gémir, colle son œil contre le judas de fer. Il aperçoit la redingote sombre immobile sur le châlit. Intrigué par cette immobilité de cire, il tire le verrou et avance à pas feutrés.

« Monsieur le comte ? » murmure le garde en touchant l’épaule de la silhouette.

La figure se retourne d'un coup sec. Ce n'est point l'officier de Napoléon qui le toise, mais la comtesse, pâle comme une morte, le regard transperçant d'une fierté souveraine : « Il est parti », lâche-t-elle avec un rire rauque de triomphe. Un hurlement d’effroi déchire aussitôt les corridors de la Conciergerie. L'alerte sonne au beffroi, les tambours battent le rappel, le préfet de police accourt bride abattue, blême de fureur. On bat le pavé de la capitale, on fouille les coches, on ferme les barrières de l'octroi. Peine perdue : escorté secrètement par de généreux officiers britanniques déguisés, Lavalette est déjà sur la route de la Flandre, libre et hors d'atteinte.

Émilie de Beauharnais paiera ce miracle d'un prix terrible. Jetée au secret dans les fosses fétides de cette même Conciergerie, abreuvée d'outrages et de privations durant des semaines d'interrogatoires acharnés, son esprit fragile sombrera peu à peu dans la folie. Elle avait trompé la guillotine et défié le royaume ; mais lorsque son époux reviendra d'exil des années plus tard, gracié par le roi, il ne retrouvera qu'une ombre muette, dont la raison s'était éteinte pour toujours dans l'abîme du donjon de pierre.