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Les Prisons de l'Europe · Tome V & VI · Maquet & Alboize, 1845

La Tour de Londres

Londres · Angleterre (Royaume-Uni) · Moyen Âge – XIXe siècle
« La Tour, demeure royale et forteresse. »Les Prisons de l'Europe · Tome V & VI
Y furent enfermés
  • William Wallace (exécuté à Tower-Hill)
  • Henri VI
  • le duc de Clarence (noyé dans un tonneau de malvoisie)
  • les enfants d'Édouard (les princes de la Tour)
  • le comte de Warwick
  • Anne Boleyn (décapitée)
  • Thomas More (Thomas Morus)
  • Fisher, évêque de Rochester
  • Catherine Howard
  • Jeanne Grey (Lady Jane Grey) et lord Guilford
  • le comte d'Essex
  • Thomas Overbury (empoisonné dans la Tour)
  • Walter Raleigh
  • lord Strafford
  • le duc de Monmouth
Chronologie
  • 1305 (à vérifier)Origine et description de la Tour ; William Wallace condamné par Édouard Ier et exécuté à Tower-Hill
  • XVe siècleLes enfants d'Édouard (princes) à la Tour ; le duc de Clarence noyé dans un tonneau de malvoisie
  • 1535-1536Anne Boleyn emprisonnée puis décapitée par le bourreau de Calais ; Thomas More et Fisher exécutés
  • 1553-1554Jeanne Grey règne dix jours, est emprisonnée avec son mari et décapitée sous Marie
  • XVIIe siècle ; incendie de 1841 (à vérifier)Fin tragique de Thomas Overbury empoisonné dans la Tour ; exécution de Walter Raleigh, de Strafford et de Monmouth ; la Tour au XIXe siècle après l'incendie
Série Les Prisons de l'Europe (8 tomes, d'après Maquet & Alboize) — première édition moderne, recomposée et annotée à partir des sources Gallica. En préparation.
📍Londres · Angleterre (Royaume-Uni)
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🕯️ Récit de Veillée · Les Prisons Mythiques d’Europe & L’Enquête PicaudLecture du soir · ~6 min

L’Épée de Calais sous les brumes de la Tour Blanche

Une nuit de brouillard et de fer dans la forteresse de Londres, où le rire brisé d'une reine attendait le tranchant de l'aube.

I. La Porte des Traîtres et le fleuve de suie

Il est sur la Tamise une heure maudite où le brouillard cesse d'être une vapeur pour devenir un suaire. L'eau noire, grasse des immondices et du charbon de la Cité, vient alors battre avec un clapotis sourd le bas des murailles érigées jadis par Guillaume le Conquérant. Là, s’ouvre une gueule de pierre basse et mouillée que les mariniers évitent comme la peste : la Porte des Traîtres. Passer cette voûte en barque, les fers aux chevilles, c'était quitter le royaume des vivants avant même que la sentence royale n'eût reçu le grand sceau. L'homme ou la femme qui voyait glisser son esquif sous cette herse dégoulinante d’algues ne respirait plus que l'air fétide des oubliettes d'Angleterre.

Les geôliers de la Tour de Londres, vêtus de pourpoints écarlates et flanqués de dogues silencieux, n'avaient nul besoin d'user de violence excessive ; la pierre faisait leur office. Les murailles, épaisses de quinze pieds à la Tour Blanche, suintaient un salpêtre glacé qui rongeait la moelle des os. Les verrous, forgés dans un fer grossier martelé à Southwark, ne tournaient qu'avec un grincement d'agonie, réveillant dans les coursives les échos des siècles d'égorgements. Depuis le temps où William Wallace y avait contemplé ses entrailles promises aux corbeaux de Tower-Hill, la forteresse avait pris le goût du sang illustre. Elle s'en nourrissait, insatiable, attendant chaque siècle sa nouvelle hécatombe.

II. L'effroyable géographie du martyre

Nulle prison en Europe n'égalait la topographie sinistre de cette cité close. Dans la tour Beauchamp, les murs ne parlaient pas : ils suppliaient. Les captifs y gravaient, à la pointe d'un clou ou d'un poignard dérobé, leurs blasons brisés et des sentences latines d’une désespérance infinie. Plus loin, sous les marches dégradées de la chapelle Saint-Pierre-aux-Liens, dormait le mystère étouffé des enfants d'Édouard, ces petits princes qu'un oncle cruel avait fait presser sous les oreillers de plumes avant de les jeter dans un trou de craie. Et dans la tour de la Lanterne, la mémoire populaire croyait encore entendre gargouiller l'infâme tonneau de malvoisie dans lequel le duc de Clarence avait bu son dernier souffle, noyé par caprice dynastique.

Thomas More, ce géant de la foi et des lettres, y avait traîné ses sandales éculées, dépouillé de ses livres feuille à feuille par l'avarice féroce de ses gardiens, n'ayant plus pour écrire qu'un charbon de bois ramassé dans l'âtre. L'évêque Fisher, courbé par quatre-vingts hivers, y grelottait en guenilles, attendant qu'on lui tranchât une tête que le pape venait d'orner d'un chapeau de cardinal inutile. La Tour n'était pas un simple lieu de détention ; elle était l'enclume sur laquelle la monarchie des Tudor écrasait impitoyablement toute volonté qui refusait de plier.

III. Le rire fêlé d’Anne Boleyn

En cette nuit de mai 1536, l'angoisse régnait avec une intensité plus tragique encore. Au fond des appartements de la reine déchue — ironie suprême, les mêmes pièces lambrissées où elle avait dormi la veille de son couronnement —, Anne Boleyn comptait les heures. Sir William Kingston, le lieutenant de la Tour, consignant chaque soupir pour les yeux froids de Thomas Cromwell, n'en croyait pas ses oreilles. Tantôt la reine sanglotait, prosternée sur les dalles nues, jurant son innocence devant le Saint-Sacrement ; tantôt un éclat de rire argentin et hystérique fusait de sa gorge pâle pour résonner sous les poutres de chêne sombre.

« Monsieur le lieutenant, disait-elle à Kingston avec un sourire qui glaçait le vieux soldat, j’ai entendu dire que le bourreau était fort habile… et mon cou est si petit ! »

En prononçant ces mots, elle entourait sa gorge de ses deux mains menues, ornée encore des bagues que le roi n'avait pas daigné lui arracher. Pour elle, la hache ordinaire des bouchers de Londres ne suffisait pas. Henri VIII, dans un ultime raffinement de galanterie barbare, avait fait mander par delà la Manche le bourreau de Calais, réputé pour trancher d'un seul coup d'épée, à la française, les têtes les plus rebelles. L'homme était arrivé la veille par le coche d'eau, dissimulant sous son lourd manteau de bure un formidable espadon d'acier trempé, poli comme un miroir, qui attendait son heure dans la chambre de garde.

IV. L’éclair d'acier sur Tower Green

Au point du jour, le 19 mai, un brouillard jaune s'effilocha sur l'herbe grasse de Tower Green. Le petit peuple de Londres était tenu à distance ; seuls les jurés complices, quelques courtisans aux mines de marbre et le lord-maire avaient été admis à faire cercle autour d'un échafaud bas, drapé d'un sergé noir que l'humidité matinale rendait poisseux. Anne monta les marches sans trembler. Sa robe de damas gris bordée de fourrure balayait les copeaux de bois frais semés pour boire le sang. Elle retira sa coiffe de velours, laissant tomber ses longs cheveux bruns que des servantes éplorées nouèrent à la hâte sous un bonnet de lin blanc.

Elle s'agenouilla bien droite, refusant le bandeau sur les yeux. Le bourreau de Calais comprit que tant que ce regard sombre et fiévreux resterait fixé sur lui, son bras pourrait hésiter. Usant d'une ruse d'abattoir, il fit semblant de chercher son arme derrière les planches et cria vers l'escalier d'une voix rauque : « Garçon, apporte-moi l'épée ! » La reine tourna vivement la tête vers la droite pour voir venir le coup. En cet instant précis où son cou gracile se tendait, le bourreau fit tournoyer la lame silencieuse qui fendit l'air embrumé sans un cri.

La tête roula sur le drap noir ; les lèvres bougeaient encore dans un murmure d'oraison inachevée tandis que les yeux se fixaient sur les murailles massives de la Tour Blanche. Quelques secondes plus tard, la gueule d'un fauconneau tonna depuis les remparts pour avertir le roi, posté à Richmond, que la place était libre. Dans la forteresse redevenue muette, les geôliers poussèrent les verrous sur le cadavre jeté dans un vulgaire coffre à flèches, tandis que la Tamise, indifférente et lourde, continuait de lécher la Porte des Traîtres.