MAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRES« Ressemblance de la Bastille et du château des Sept-Tours. »Les Prisons de l'Europe · Tome V
Au cœur de l’imprenable forteresse des Sept-Tours, un gentilhomme français défie le spectre du lacet d’Osman et les abîmes de la mer de Marmara.
À la pointe méridionale des remparts théodosiens, là où Byzance vint jadis expirer sous le cimeterre de Mahomet II, se dresse une sombre couronne de granit : le château des Sept-Tours, le formidable Yedikule. Les voyageurs d’Occident ne s’y trompaient point ; Auguste Maquet et Alboize en firent la sœur jumelle et monstrueuse de notre forteresse parisienne : « C’est la Bastille de Constantinople, mais une Bastille orientale, baignée par les flots de la mer de Marmara et escortée par les fantômes des césars déchus. »
Ici, point de formalités d’avocats ni de jugements civils. Un ordre du Grand Vizir, un mot griffonné sur le registre secret du Disdar — le gouverneur des lieux —, et les lourdes portes ferrées de la Porte Dorée se refermaient pour toujours. Dès qu’une guerre éclatait entre la Sublime Porte et une puissance chrétienne, l’ambassadeur de la nation ennemie franchissait le seuil maudit, dépouillé de son immunité, transformé en otage d’État sous la garde féroce des janissaires. Le baron de Sancy y connut les fers ; Pouqueville y compta les jours de la campagne d’Égypte. Mais entre ces murailles de vingt pieds d’épaisseur errait une épouvante plus indicible encore que les chaînes diplomatiques : l’odeur du sang impérial séché dans la pierre.
Avant d’être la cage des ministres étrangers, les Sept-Tours étaient le tombeau secret des règnes brisés. Nul ne pénétrait dans la cour polygonale sans jeter un regard de terreur vers la tour sud-ouest, surnommée la Tour du Sang. C’est là que dormait le « Puits de sang », un gouffre circulaire où les bourreaux précipitaient les têtes tranchées pour qu’elles roulent invisibles jusqu’aux flots salins du Bosphore.
« Dans ce cachot sans lumière, le jeune sultan Osman, traîné par la populace et les spahis révoltés, se débattit en lion contre six muets armés du lacet de soie, avant de succomber sous le genou de Daud-Pacha. »
Lorsque le chevalier de Beaujeu y fut jeté à la fin du dix-septième siècle, à la suite d’une brusque colère du Divan contre les dépêches de Louis XIV, le geôlier lui désigna d’un rire sourd les anneaux scellés au pavé humide. La rumeur voulait que chaque nuit, à l’heure où le muezzin se tait, les râles du jeune sultan étranglé résonnent dans les corridors d’aération. Beaujeu, gentilhomme de fer forgé dans les guerres de Flandre, écouta les verrous se refermer sur son cachot. Le Disdar lui avait promis une détention éternelle ou le poison au fond d’une tasse de moka. Dès cette première nuit, accroupi sur une paillasse pourrie, il refusa de mourir en victime sacrificielle. Si Osman avait péri sous le cordon, lui sortirait par le ciel.
L’évasion d’une forteresse réputée inviolable exigeait l’art d’un joueur d’échecs et la patience d’un galérien. Durant six mois, le chevalier de Beaujeu étudia les mœurs de sa geôle. Il comprit que le fanatisme ottoman possédait une faille universelle : l’or et les vices clandestins. Par l’intermédiaire d’un esclave grec autorisé à lui porter ses écuelles de riz pilaf, Beaujeu fit passer quelques diamants cousus dans la doublure de son justaucorps. L’or acheta le silence, puis le zèle d’un sous-officier janissaire féru d’eaux-de-vie prohibées.
Pinte après pinte de raki frelaté, la vigilance du soldat s’endormit. Nuit après nuit, au gré des rafales d’hiver qui hurlaient contre les embrasures, Beaujeu mania une étroite lime d’acier trempé, apportée dans une miche de pain bis. Le bruit strident du métal rongeant le fer était étouffé par les clameurs du vent marin et le fracas des vagues contre les soubassements byzantins. Barreau après barreau, la lourde grille qui fermait la lucarne de sa cellule céda. Pour remplacer les barreaux sciés et tromper la ronde quotidienne du garde qui frappait les fers avec une badine de buis, le chevalier façonna des tiges de mie de pain mêlées à de la poussière de charbon et de la cendre grasse. L’illusion était parfaite : le geôlier n’y vit que du feu.
Restait l’abîme. La fenêtre surplombait le chemin de ronde de plus de soixante pieds, et le rempart extérieur plongeait de quatre-vingts pieds supplémentaires dans un fossé encombré de ronces et de décombres. Une corde de chanvre ordinaire eût été trop épaisse à dissimuler sous son grabat. L’esclave grec réussit l’exploit d’introduire, pelote par pelote, des écheveaux de soie brute d’Alep. Patiemment, les doigts gourds et ensanglantés par les fibres tranchantes, Beaujeu tressa une drisse fine comme un fouet mais solide comme un câble de navire.
La nuit du 14 novembre, une tempête providentielle venue de la mer Noire noya la ville sous des trombes d’eau. Les sentinelles turques, frileusement blotties dans leurs guérites sous leurs pelisses de mouton, désertèrent le sommet des créneaux. C’était l’instant suprême.
D’un coup d’épaule sec, Beaujeu arracha les faux barreaux de suif. Il se coula par l’étroit soupirail, le corps frotté de graisse pour glisser sur la pierre rugueuse. Dehors, la pluie glacée lui fouetta le visage. Amarrant solidement sa cordelette de soie au montant de chêne qui soutenait la voûte, il se laissa glisser dans le vide noir. La soie fine lui brûla la paume des mains jusqu’à l’os, arrachant la chair, mais aucun cri ne franchit ses lèvres crispées. Il toucha le dallage du chemin de ronde sans bruit, ramassa son lien, et rampa sur le ventre jusqu’à la crête du rempart extérieur.
En contrebas, la mer grondait sourdement au pied des murailles. Si la corde rompait, son corps viendrait se fracasser sur les rochers où pourrissaient déjà les ossements des suppliciés du Puits de sang. Recommençant la manœuvre autour d’un merlon de brique, Beaujeu s’élança une seconde fois dans le gouffre. À mi-course, la drisse, cisaillée par l’arête vive de la maçonnerie, craqua net. Le chevalier tomba de vingt pieds dans la boue d’un verger abandonné, le souffle coupé, la cheville droite violemment foulée.
Serrant les dents pour ne pas défaillir sous la douleur, rampant comme un reptile à travers les potagers dePsamathia, il gagna la rive où l’attendait une caïque frétée par des marchands marseillais. Au matin, lorsque le canon des Sept-Tours retentit enfin pour sonner l’alarme, le chevalier de Beaujeu fendait déjà les eaux tumultueuses de la Propontide, laissant derrière lui les janissaires stupéfaits contempler un morceau de soie flottant au vent d’Orient comme le suaire d’une forteresse vaincue.