MAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRESÉtape sur l'axe du Rhône, la France qu'on traverse. La capitale des bouchons, le cœur battant de la table française — un répit gourmand avant la montagne et la nuit.
Sous les pavés luisants et la brume grasse du Rhône, le cordonnier Picaud goûte au secret d’État avant l'enfer des neiges alpines.
Il est deux heures du matin, en cet automne poisseux de 1807, quand une berline sans armoiries franchit la barrière de Vaise. Les chevaux fument dans l’air glacé, flanc contre flanc, épuisés par deux cents lieues de galop forcé depuis la capitale. À l’intérieur de la caisse capitonnée de serge noire, les fers ne tintent presque pas : ils sont enveloppés de chiffons graisseux pour étouffer le moindre bruit de chaîne. Les ordres du ministre Fouché ne souffrent aucune négligence. Le captif ne doit avoir ni voix, ni visage, ni existence légale. Ce captif, c’est François Picaud. Trois jours plus tôt, il était un modeste artisan parisien, un fiancé ivre de joie qui comptait les heures le séparant de son mariage avec la belle Marguerite Barget ; ce soir, il n’est plus qu’un colis d’État expédié vers le néant.
À travers l’étroite fente d’aération de la portière blindée, l’homme aux mains meurtries devine la masse sombre de la colline de Fourvière qui surplombe la confluence. Lyon dort sous un suaire d’humidité fluviale. La ville ne sent pas encore le pain chaud ni le cochon braisé de ses ruelles laborieuses ; elle sent le limon froid, la suie et le secret. La berline traverse la presqu'île déserte, heurtant les pavés ronds de la place des Terreaux avant d’obliquer vers les bords de la Saône. Le voyageur clandestin ne sait rien de son crime. Nul juge ne l’a interrogé, nul greffier n’a couché son nom sur une feuille volante. Un mot glissé à l’oreille du duc de Rovigo par trois misérables jaloux a suffi : « Agent de l’Angleterre, conspirateur royaliste payé pour poignarder Sa Majesté. »
L’attelage s’immobilise brutalement sous la voûte basse de la prison de Roanne, ce vieux palais seigneurial mué en antichambre de l’oubli. Dans la cour pavée, deux gendarmes d’élite sautent à terre, le mousquet au bras, le bicorne rabattu sur les yeux. Le geôlier-chef, un colosse au tablier de cuir tanné prénommé Guichard, descend l’escalier de vis avec une lanterne de fer-blanc qui grince à chaque pas. Les verrous claquent dans un aboiement sec qui fait tressaillir les murailles centenaires.
« Ne lui demandez rien, Guichard. Il n’a pas de famille, pas d’avocat, et le jour où il mourra, le soleil ne s’en apercevra même pas. »
Sur le grand pupitre du greffe, le registre d’écrou est ouvert, relié de basane râpée. Mais la plume d’oie du scribe hésite. L’officier de gendarmerie pose sur la page vierge une lettre cachetée de cire rouge, marquée du sceau impérial. Aucun patronyme n’est inscrit. Dans la colonne réservée aux accusés, l'employé trace d'une main tremblante trois lettres sinistres : « N. S. P. » — Ne Sera Point nommé. On jette le cordonnier au fond d'un cachot de basse-fosse, creusé au ras des eaux de la rivière. L’odeur y est suffocante : c’est le relent tenace de la vase séchée, de la paille pourrie par les crues successives et du soufre des torches. Lorsque la lourde porte de chêne bardée de clous à tête de diamant retombe, le pêne joue avec le fracas sourd d’une pierre tombale que l’on scelle. François Picaud se retrouve assis dans une obscurité si épaisse qu’elle semble peser sur ses paupières comme du plomb fondu.
Pendant quarante-huit heures, Lyon devient pour Picaud une énigme sonore, une torture de chaque seconde. Juste au-dessus de sa voûte suintante, à travers un soupirail étranglé par une triple grille de fer forgé, filtrent les bruits de la vie des hommes. Le matin, les sabots des ouvriers en soie claquent sur les degrés des traboules ; à midi, le fumet gras des saucissons cuits, des tabliers de sapeur rissolés et du vin chaud s'échappe des estaminets voisins pour venir narguer la bouche sèche du proscrit. La grande cité gourmande festoie, s’agite, boit à la gloire de l'Empereur victorieux, tandis qu'à dix pieds sous terre, un innocent lèche l’eau croupie qui ruisselle le long des pierres de taille pour calmer la fièvre qui lui dévore les entrailles.
C’est dans cette halte lyonnaise que le premier basculement s’opère. Dans la pénombre du cachot, Picaud cesse de pleurer. La douleur hébétée de l’amant trahi se fige ; elle se condense en une rage glacée, méthodique, absolue. Écoutant les jurons des porte-clefs qui se partagent un cervelas de Lyon et une cruche de beaujolais au bout du couloir, il capte quelques bribes de conversation à travers le judas : « Le convoi ne traînera pas… Dès demain matin, passage des monts… La forteresse des glaces… On ne revient jamais de là-haut. » Il comprend alors qu'il ne s'agit pas d'une erreur administrative que le jour dissipera. C’est un assassinat légal. Ses ongles se plantent dans le salpêtre du mur jusqu’à saigner ; sur la pierre calcaire, avec son sang encore chaud, il trace le profil de Marguerite et trois croix pour les traîtres qu'il ne connaît pas encore, mais que son instinct commence déjà à pourchasser.
À l'aube du troisième jour, avant que les marchandes des halles n’aient allumé leurs premiers réchauds de charbon, la porte de fer hurle sur ses gonds rouillés. On arrache Picaud à la paille infecte. Le forgeron de Roanne est là, les bras nus, la masse à la main. Sur une enclume portative posée à même le sol boueux de la cour, il rive aux chevilles du cordonnier une chaîne de transport à deux maillons renforcés. Chaque coup de marteau retentit dans la boîte crânienne du prisonnier comme un glas funèbre.
On le pousse à coups de crosse vers une charrette couverte d’une bâche goudronnée. Le convoi traverse le pont sur le Rhône sous un crachin d'octobre qui transforme le fleuve en un ruban d'encre grise. Picaud jette un dernier regard à travers la toile vers les quais illuminés par les lanternes tremblotantes des voituriers. Lyon s'efface dans la tourbe des brumes d'eau. Devant lui, vers l'Est, la route monte inexorablement vers la Savoie, vers les défilés ténébreux de la Maurienne et les neiges éternelles du Piémont. Le voyageur sans nom quitte la France pour entrer vivant dans le tombeau du Fort de Fenestrelle. Il ne sait pas encore qu'il y rencontrera un prêtre mourant détenteur de trésors fabuleux ; mais déjà, sous ses haillons maculés de fange lyonnaise, le simple cordonnier s'est éteint pour laisser place au plus impitoyable des justiciers de l'Europe.