Aller au contenu
Armes de la Maison BeaulieuMAISON BEAULIEUAB ÉDITIONS · CUISINE & LETTRES
Brigands & grands chemins · Italie

Le Vingt-Septième Paolo

À la veille de mourir, un voleur reçoit la visite de l’homme qu’il a dépouillé. Une nouvelle historique sur ce qu’aucune condamnation ne saurait restituer.

— Il manque un paolo, dit l’homme.

Antonio leva les yeux. Depuis qu’on l’avait conduit dans cette pièce, il avait entendu le bruit des clefs, la formule d’une prière et les recommandations d’un gardien qui craignait surtout une mauvaise nuit. Il ne s’attendait pas à cette plainte de boutiquier. L’homme debout devant lui tenait une bourse de toile ouverte dans sa paume. Il portait un manteau dont le coude avait été repris avec du fil trop clair.

— Vous avez donc retrouvé le reste ?

— Vingt-six.

Le gardien rapprocha sa lampe. Il avait permis la rencontre parce que l’homme s’était présenté avec le prêtre et qu’il n’avait ni crié ni menacé. À présent, il regrettait cette complaisance. On allait exécuter le prisonnier le lendemain, et voici qu’un compte recommençait.

Antonio regarda la bourse. Il la reconnaissait. Il avait oublié le visage de celui qu’il avait dépouillé, mais pas ce pli du tissu, près du cordon, où les pièces s’étaient amassées quand il l’avait saisie. Le souvenir lui revint avec une netteté déplaisante. Il détourna la tête.

— Je ne l’ai plus.

— Je vois bien.

L’homme tira le tabouret et s’assit. Cette liberté irrita Antonio. Il était venu à la prison comme on vient réclamer une dette, décidé à prendre tout le temps nécessaire. Pourtant le temps, ici, n’était plus une chose que l’on possédait à sa guise.

— Vous pourrez raconter que vous m’avez vu, dit Antonio. Cela vous fera toujours quelque chose.

— Je ne suis pas venu pour raconter.

Le prêtre resta près de la porte. Il avait entendu, dans l’escalier, ce que le visiteur souhaitait demander. Il n’était pas certain que cette rencontre servît à personne, mais il avait pensé qu’un homme sur le point de mourir avait encore le droit de recevoir une question qui ne fût pas celle du bourreau.

— Le dernier paolo, reprit le visiteur, qu’en avez-vous fait ?

Antonio eut un petit rire. Il aurait préféré une injure. Avec une injure, il aurait pu se défendre, hausser les épaules, redevenir celui qui n’avait peur de rien. Ce compte exact le ramenait à un geste sans grandeur : une bourse arrachée, un homme repoussé, vingt-sept pièces qu’il avait voulu prendre parce qu’elles étaient là et qu’il se croyait assez fort.

— J’ai mangé, répondit-il.

L’autre referma lentement la bourse.

— Voilà.

Il n’ajouta rien. Antonio crut d’abord avoir gagné. Puis il vit que le visiteur ne se levait pas.

— Vous vouliez savoir cela ?

— Oui.

— Vous le savez.

— Je sais ce que vous dites.

Le gardien ouvrit la bouche, prêt à rappeler qu’on ne pouvait poursuivre indéfiniment cette conversation. Le prêtre posa deux doigts sur sa manche. Il y avait dans le calme du visiteur quelque chose qui ne ressemblait pas à de l’entêtement. Il cherchait une réponse plus simple que celle qu’on venait de lui donner, et plus difficile.

— Quand vous m’avez pris cet argent, dit-il enfin, vous avez pensé que je pourrais encore travailler.

Antonio ne répondit pas.

— Vous m’avez vu debout. Vous vous êtes dit qu’un homme debout trouve toujours une autre pièce.

Le prisonnier observa la main qui tenait la bourse. Deux doigts demeuraient repliés, et la couture du manteau bougeait à peine quand l’homme ramenait son bras contre lui. Il ne se rappelait plus exactement la lutte. Dans sa mémoire, elle avait duré juste assez pour lui permettre de partir. Les conséquences n’avaient pas marché avec lui.

— Je n’avais pas pensé à vos mains.

— C’est ce que je voulais savoir.

Cette fois, le visiteur se leva. Le tabouret racla les dalles. Antonio sentit une impatience absurde : l’homme obtenait sa réponse et allait sortir, emporter avec lui la lampe de l’escalier, la rue, les jours suivants. Le prisonnier voulut le retenir sans savoir à quel titre.

— Attendez.

Le visiteur se retourna.

Antonio fouilla dans la poche de sa veste. Le gardien fit un pas, mais il n’en tira qu’un bouton de cuivre. Il l’avait arraché dans l’après-midi, parce qu’il pendait à un fil, puis conservé sans raison. À présent, il le tenait entre le pouce et l’index comme une monnaie honteuse.

— Je n’ai que cela.

— Gardez-le.

— Ce n’est pas pour le paolo.

— Alors pourquoi ?

Il ne le savait pas. Il avait voulu donner quelque chose pour n’être plus seulement l’homme qui avait pris. Le geste lui parut soudain si petit qu’il referma le poing. Il aurait pu demander pardon ; le prêtre n’attendait peut-être que ce mot. Mais il redoutait qu’on le lui accordât trop vite, comme on distribue une couverture à celui dont la nuit sera courte.

Le visiteur remit sa bourse sous son manteau.

— Je ne vous ai pas demandé de mourir, dit-il.

Antonio releva brusquement la tête.

— Mais je vais mourir.

— Je le sais.

— Et vous repartirez avec vingt-six.

— Oui.

Ils se regardèrent. Le compte n’avait plus de solution. Le visiteur ne pouvait rendre une vie qu’il n’avait pas prise ; Antonio ne pouvait effacer le vol en offrant celle qu’on lui retirait. Entre eux, le paolo manquant était presque devenu une chose dérisoire, et pourtant il empêchait que tout fût terminé proprement.

Le prêtre s’écarta pour laisser sortir l’homme. Au seuil, celui-ci chercha un instant comment fermer son manteau d’une seule main. Antonio vit le mouvement, puis les doigts du gardien qui l’aidèrent sans un mot. Ce service minuscule lui fit plus mal que la menace de l’échafaud : il montrait ce qu’il n’avait pas regardé quand il avait attaqué.

La porte se referma. Antonio posa le bouton sur le tabouret vide. Il avait espéré, en le détachant, que le visiteur tendrait la main. Ce geste aurait fourni une conclusion commode : le voleur offrait, le volé acceptait, et chacun pouvait désormais se donner le beau rôle. Mais l’homme avait laissé le cuivre sur place. Antonio le retourna du bout du doigt ; au revers, un reste de fil pendait encore. Il ne chercherait plus à le faire passer pour une restitution. Quand le gardien viendrait le chercher, ce serait seulement un bouton, abandonné dans une chambre où personne ne porterait désormais son habit.

— Vous voulez prier ? demanda le prêtre.

— Je voudrais me souvenir de lui autrement que par cette bourse.

Le prêtre s’assit à son tour. Il ne proposa aucune phrase à répéter. Antonio décrivit le manteau, les deux doigts repliés, le fil clair au coude. Il s’interrompait, reprenait, corrigeait un détail. Pour la première fois depuis le vol, l’homme dépouillé avait dans sa mémoire plus de place que l’argent.

Le lendemain, 5 février 1803, Antonio Lavagnini fut pendu à Zagarolo ; son corps fut ensuite écartelé. Le registre du bourreau conserva le montant du vol : vingt-sept paoli. Vingt-sept : ce chiffre tenait tout entier dans la ligne où disparaissait un homme.

Cette affaire vous retient ?

Quelle histoire aimeriez-vous lire ensuite ?

Trois chemins de fiction imaginés par la Maison. Choisissez celui qui vous donne envie de tourner la page.

nouvelle

La Main refusée

Une nouvelle prolongerait cette rencontre fictive du point de vue de la victime, revenue chez elle sans la consolation qu’elle espérait trouver en prison.

Chargement des choix…

roman

Les Comptes du pardon

Dans un roman entièrement fictif, une famille réclamerait réparation après une attaque ; l’arrestation du voleur ferait surgir un préjudice que ni argent ni condamnation ne peuvent résoudre.

Chargement des choix…

trilogie

Ce qui demeure aux vivants

Trois romans suivraient les conséquences d’un vol imaginaire : la victime après le procès, les enfants du condamné, puis la rencontre de leurs descendants autour d’un objet restitué trop tard.

Chargement des choix…

Un choix par affaire sur ce navigateur, modifiable et retirable. Ces projets sont des propositions de fiction, sans engagement de publication. Comment sont conservés vos choix.

Retrouver les autres projets au Salon →
Le cadre historique et notre part d’invention

Le registre attribué à Giovanni Battista Bugatti mentionne Antonio Lavagnini, pendu puis écartelé à Zagarolo le 5 février 1803 pour avoir dépouillé un homme de vingt-sept paoli. Il ne donne ni le nom de cet homme ni le déroulement du procès. Tout le reste de cette nouvelle est une invention : la visite en prison, le gardien, le prêtre, les propos, la blessure à la main, les vingt-six paoli restitués et le bouton. Ces éléments ne constituent pas des renseignements historiques sur Lavagnini ou sa victime.

← Toutes les affaires du Cabinet