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Impostures & fortunes · Angleterre

Le nom que monsieur avait emprunté

Hatfield : le mariage qui rend l’imposture trop célèbre

Couverture typographique : Le nom que monsieur avait emprunté — 1803, XIXe siècle.
Composition typographique contemporaine · AB Éditions. L’année est le repère du récit.
Illustration contemporaine : Une femme de dos devant une fenêtre ouverte sur le lac de Buttermere, près d’un journal.
Illustration contemporaine créée pour ce récit · AB Éditions. Les personnes et les objets représentés ne constituent pas des documents d’archive.

La nouvelle du mariage voyagea plus loin que le mari. Les journaux annoncèrent que la beauté de Buttermere venait d’épouser un membre de l’aristocratie ; or la famille de cet aristocrate savait parfaitement où il se trouvait. Le nom qui avait ouvert les portes de l’auberge allait ainsi permettre de découvrir l’imposture.

Le véritable Alexander Augustus Hope était à Vienne.

Celui qui venait de se marier avec Mary Robinson se nommait John Hatfield.

Un homme que son nom précédait

Il était arrivé dans la région avec les manières et les signes extérieurs qui dispensent souvent de présenter des preuves. On le croyait apparenté à une famille illustre, membre du Parlement, possesseur enfin de cette sorte de fortune dont il n’est pas convenable de demander le détail. Il savait user de ces suppositions sans les corriger, et, lorsqu’il fallait emprunter, obtenir du crédit ou expliquer une absence momentanée d’argent, le nom faisait une partie du travail.

Hatfield avait déjà connu plusieurs existences. Il avait vécu dans le luxe, contracté des dettes, été emprisonné, obtenu des secours et recommencé ailleurs ; des femmes avaient payé ses engagements ou reçu ses promesses, puis étaient demeurées avec les conséquences lorsque lui-même avait trouvé une nouvelle route. Le lecteur qui connaît ce passé s’étonnera peut-être qu’on ait pu le croire encore. Ceux qui le recevaient n’avaient pas ce privilège : chaque lieu voyait l’homme entrer pour la première fois.

À Buttermere, Mary Robinson travaillait à l’auberge de son père. Des récits de voyage avaient célébré sa beauté ; on venait voir les lacs, les montagnes et cette jeune femme que les visiteurs se permettaient d’examiner avec une liberté dont ils auraient sans doute été offensés si quelqu’un l’avait prise avec leurs propres filles.

Cette célébrité donnait au mariage une audience qui dépassait de beaucoup les habitués de l’auberge.

À l’auberge

Imaginons une salle où l’on secoue ses vêtements mouillés avant de demander du thé, une fenêtre donnant sur un paysage qui attire les voyageurs, et Mary occupée à servir tandis qu’on parle d’elle comme si sa présence ne l’obligeait pas à entendre. L’homme se distingue des autres en lui adressant la parole ; il semble lui rendre une place de personne au milieu d’une curiosité qui la traite en spectacle.

Il revient. On s’accoutume à sa figure, à ses façons, à l’idée de le trouver là. Sa qualité supposée lui donne le droit d’être singulier ; ce qui, chez un inconnu pauvre, aurait éveillé la défiance devient chez lui une liberté de grand seigneur.

Nous ne savons pas les mots par lesquels il conquit Mary. Il suffit de considérer ce qu’on lui offrait à croire : une attention qui semblait choisie, un avenir assez vaste pour dépasser l’auberge, et le sentiment peut-être d’être enfin regardée autrement que par des voyageurs venus vérifier une description.

Le mariage fut célébré à Lorton le 2 octobre 1802. Une alliance pareille ne pouvait demeurer secrète. La nouvelle prit la route des journaux, et le nom que Hatfield avait emprunté commença à voyager sans lui.

Le nom retourne à sa famille

La famille de Hope fit savoir que le véritable homme se trouvait à Vienne. Dès lors, les précautions dont Hatfield avait entouré son personnage se retournèrent contre lui : plus le nom était connu, plus il devenait possible de le contredire.

Un magistrat, George Hardinge, qui connaissait Hope, voulut rencontrer celui qu’on présentait sous ce nom. Hatfield ne put maintenir exactement la même version ; il affirma bien s’appeler Hope, mais contesta être le parlementaire auquel on l’identifiait. C’était une retraite étroite. Elle devait lui permettre de conserver une partie du personnage en abandonnant celle qui devenait trop aisément vérifiable.

La manœuvre ne suffit pas. Un mandat fut délivré. Hatfield, placé sous garde, traita d’abord l’affaire comme une méprise ; il possédait une longue pratique de ces moments où l’assurance peut faire hésiter ceux qui ont pourtant le droit de vous retenir. Il réussit à s’échapper.

Après la fuite, la question ne portait plus seulement sur le retour du mari : elle portait sur son identité. Les félicitations du mariage avaient été publiques ; les révélations sur l’imposture le devenaient à leur tour. Les récits conservés permettent de suivre ce changement, mais ils ne nous disent pas comment Mary reçut chacune de ces nouvelles.

L’homme de Carlisle

Hatfield fut repris au pays de Galles. À Carlisle, en août 1803, il dut répondre de trois accusations de faux. L’intérêt du public se portait volontiers sur le mariage trompeur, mais le procès avait ses qualifications propres ; ce n’était pas simplement pour avoir usurpé la place d’un époux que l’on allait le condamner.

Il plaida non coupable. Les preuves furent retenues contre lui, et il fut pendu cette année-là. La carrière d’imposture s’achevait enfin sous un nom qu’il ne pouvait plus quitter en montant dans une voiture.

Les récits anciens soulignent son calme. Ils aiment ces détails de dernière heure, comme si la façon de mourir pouvait encore modifier ce que l’on avait fait aux vivants. Cette assurance finale rappelle, au lecteur, celle que l’imposteur avait déployée au commencement ; nous ignorons ce que Mary pensa de ce rapprochement.

Une souscription fut organisée pour lui venir en aide, ainsi qu’à sa famille. La curiosité publique cherchait cette fois à réparer quelque chose ; elle avait aussi, dans ses journaux, contribué à dévoiler l’homme. Il faut lui laisser ces deux visages, puisque le même mouvement qui avait fait du mariage un spectacle avait empêché l’imposture de se prolonger à l’abri de la discrétion.

Après le beau nom

Mary se remaria plus tard avec un fermier. Les biographies rangent volontiers ce fait dans leurs dernières lignes. Il mérite pourtant de rester visible : sa vie ne s’arrête pas à la condamnation de Hatfield, même si l’affaire a longtemps occupé toute la place dans les récits qui lui furent consacrés.

On écrivit des récits, des vers, des pièces sur la beauté de Buttermere et son faux amant. Ces versions publiques nous sont plus accessibles que la parole de Mary elle-même. Elles disent comment une affaire devient un sujet littéraire ; elles ne donnent pas, pour autant, le droit de confondre leur héroïne avec la femme qui dut vivre après le procès.

Le véritable Hope retrouvait, dans les récits de l’affaire, son identité rétablie ; Hatfield, ses impostures dévoilées. Pour Mary, la suite est moins abondamment racontée. Son second mariage demeure un repère modeste, mais essentiel : au-delà du dénouement judiciaire, il y eut encore une vie.

Le cadre historique et notre part d’invention

Les étapes de l’affaire suivent le Dictionary of National Biography et la présentation du National Trust. Les sources divergent sur le jour précis de la pendaison. Hatfield fut jugé pour faux : le récit de son mariage ne résume pas le fondement judiciaire de sa condamnation. Le Dictionary of National Biography le nomme John Hatfield; la présentation du National Trust emploie James. Nous conservons ici le prénom donné par le Dictionary of National Biography, sans masquer cette divergence entre les références.

L’affaire se termine. La lecture continue.

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