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Justice & scandales · France

Chronique documentée · récit historique

Le sort et les économies

Chronique historique · sources attribuées et discutées

Georgette et Sylvain Thomas : une vieille femme accusée de porter malheur, et les enfants qui ont vu ce que les adultes voudraient effacer.

Couverture typographique : Le sort et les économies — 1887, XIXe siècle.
Composition typographique contemporaine · AB Éditions. L’année est le repère du récit.
Illustration contemporaine : Une bourse, quelques pièces et un châle sur une chaise vide dans une ferme.
Illustration contemporaine créée pour ce récit · AB Éditions. Les personnes et les objets représentés ne constituent pas des documents d’archive.

Il avait peur d’être battu, et il allait parler tout de même. Devant les juges, l’un des petits-enfants de Marie Lebon annonça qu’il dirait la vérité, quoi qu’il dût lui en coûter. Le Journal du Lot rapporte cette résolution enfantine au milieu du compte rendu d’un procès où quatre adultes tentaient d’expliquer comment une vieille femme avait brûlé dans une cheminée. Les accusés disposaient de mots nombreux : accident, malheur, superstition. L’enfant avait vu des mains.

Marie Lebon avait travaillé de longues années au service d’un vigneron. Elle en avait conservé quelques économies, sept ou huit cents francs selon le récit judiciaire de novembre 1886. Ce n’était pas une fortune capable de changer un pays ; c’était assez pour changer le regard d’une famille. Vieillie, dépendante, elle était venue chez sa fille Georgette et son gendre Sylvain Thomas, à la ferme du Luneau, près de Selles-Saint-Denis. La femme qui apportait cet argent avait maintenant besoin qu’on s’occupât d’elle.

Au procès, l’accusation dessina aussitôt une histoire d’intérêt. Les Thomas auraient voulu recueillir les économies sans garder à leur charge celle qui les avait amassées. Une tentative pour la faire admettre à l’asile de Blois avait échoué. Elle demeurait donc dans la maison, avec ses besoins, sa faiblesse, et cet argent dont on pouvait parler autour d’elle comme si elle avait déjà cessé d’en être propriétaire. Le journal adopta cette explication avec une assurance entière ; les défenseurs allaient lui opposer la puissance persistante des croyances locales.

Car une autre histoire circulait, dont Marie Lebon était encore la victime. On la disait capable de jeter des sorts. Les difficultés de la ferme, les maladies et les revers prenaient ainsi un visage commode : celui de la vieille parente que l’on avait sous son toit. La synthèse patrimoniale des Lanturelus rappelle cette réputation et la démarche du couple auprès d’un homme prétendant défaire les maléfices. À ceux qui cherchaient un responsable, il aurait désigné la mère de Georgette. Une accusation sans preuve offrait soudain une réponse à tous les malheurs.

Le 29 juillet 1886, Sylvain alla chercher les deux fils de Marie, Alexandre et Alexis Lebon. Leur arrivée ne remit pas de l’ordre dans la maison. D’après le compte rendu contemporain, leur sœur avait déjà poussé leur mère vers le feu ; les marques de cette première violence étaient visibles. Les hommes auraient pu la soustraire aux coups. Au lieu de cela, une querelle s’engagea autour des économies qu’elle devait posséder. La femme dont on disputait l’argent se trouvait là, couchée, à portée de leurs voix.

Vers le soir, Georgette lui présenta à boire. Marie refusa. Le journal de 1886 soupçonna un poison, sans en établir la présence ; ce soupçon n’est pas nécessaire pour mesurer la suite. Le refus de la vieille femme fut suivi de sa mise au feu. Ses fils et son gendre la portèrent dans l’âtre, et elle y fut maintenue. Les flammes ne furent pas un accident du foyer : plusieurs membres de sa famille concoururent à sa mort.

Les enfants s’étaient cachés derrière le lit. Cette place étroite, qui les soustrayait en partie aux regards des grandes personnes, ne les empêchait pas de voir. Ils distinguèrent ceux qui poussaient leur grand-mère, celle qui entretenait le feu, et entendirent les cris s’affaiblir. Leur récit devait précisément ruiner l’explication d’une chute malheureuse devant laquelle les adultes seraient restés interdits. L’une des défenses rapportées par la presse consistait à n’avoir fait que regarder ; elle ne rendait ni leur innocence aux regards ni la vie à la femme.

Lorsque l’affaire parvint à la justice, le crime n’eut donc pas à être reconstruit à partir d’une cheminée vide. Des témoins avaient survécu dans la pièce même. Ils appartenaient aux accusés par les liens les plus proches, dépendaient d’eux pour vivre, et devaient pourtant décrire leurs gestes. Cette dépendance donne son poids à la peur d’être battu. Les paroles du petit témoin ne relevaient pas d’un courage appris dans les livres ; elles exprimaient le prix immédiat qu’il croyait devoir payer pour ne pas mentir.

Aux assises de Loir-et-Cher, en novembre, les quatre accusés se trouvèrent réunis comme ils l’avaient été dans la maison. Mais la réunion n’avait plus le même usage. Il ne s’agissait plus de se convaincre mutuellement que la vieille femme était la cause des malheurs ; il fallait rendre compte, chacun pour soi, d’une participation. La parenté, qui avait facilité l’action collective, ne permettait pas de fondre les responsabilités dans un seul nom de famille.

Le ministère public réclama la mort pour tous les quatre. Les avocats invoquèrent notamment la force de la superstition en Sologne. Derrière cet argument se présentait une question redoutable : jusqu’où une croyance partagée pouvait-elle altérer le jugement de ceux qui tuaient ? Reconnaître l’existence de cette croyance n’obligeait pas à croire aux sorts. Et admettre que la peur avait pu contribuer au crime ne faisait pas disparaître les gestes nécessaires pour le commettre.

Le verdict sépara les accusés. Selon le Journal du Lot du 25 novembre, Georgette et Sylvain Thomas furent condamnés à mort, Alexandre Lebon aux travaux forcés à perpétuité et Alexis à vingt ans de la même peine. Les deux frères n’obtinrent donc pas une condamnation identique. La cour avait retenu des différences là où le réquisitoire demandait que les quatre vies fussent retranchées ensemble. Dans les comptes rendus qui ramèneraient plus tard l’affaire à quelques lignes, cette différence devait souvent s’effacer ; elle demeurait pourtant, pour celui dont la peine avait un terme, la mesure entière de l’avenir.

Le 24 janvier 1887, les époux Thomas furent exécutés sur la place d’Armes de Romorantin. La foule vint voir mourir le couple dont le crime avait couru de journal en journal. Pour le public, ce matin formait un dénouement visible. Pour les enfants, la justice avait désormais enlevé les parents après que les parents avaient tué la grand-mère. Aucun de ces liens ne pouvait être remis en place par l’achèvement régulier d’un supplice.

Dans cette affaire, le mot de sorcière avait fait beaucoup de chemin. Il avait passé de la rumeur au soupçon, du soupçon à une explication du malheur, puis de cette explication à la violence. Au bout de ce chemin, il n’y avait pourtant ni puissance secrète ni malédiction vaincue : il y avait Marie Lebon, une femme âgée dont les économies et la faiblesse n’auraient dû intéresser personne davantage que sa vie.

Le cadre historique et notre part d’invention

Le récit suit le compte rendu du Journal du Lot du 25 novembre 1886, lu dans son texte indexé : accueil de Marie Lebon, économies, violences, dépositions des enfants, réquisitoire et verdict. Cette presse adopte sans réserve le mobile intéressé de l’accusation ; la chronique le présente comme une lecture judiciaire. L’hypothèse du poison mentionnée dans le journal n’est pas donnée comme établie. La notice patrimoniale des Lanturelus est utilisée brièvement pour les croyances imputées au couple et la date de l’exécution. Le Journal du Lot distingue Alexandre Lebon, condamné à perpétuité, d’Alexis, condamné à vingt ans : cette distinction est conservée malgré des résumés récents qui les confondent. Aucun dialogue ni personnage n’est inventé.

L’affaire se termine. La lecture continue.

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