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Brigands & grands chemins · Angleterre

Chronique documentée · récit historique

Le témoin connaissait le marché

Spanish Jack : le marin qui livra ses compagnons avant d’être livré à son tour

Couverture typographique : Le témoin connaissait le marché — 1756, XVIIIe siècle.
Composition typographique contemporaine · AB Éditions. L’année est le repère du récit.
Illustration contemporaine : Un témoin anonyme au tribunal, près de couverts en argent.
Illustration contemporaine créée pour ce récit · AB Éditions. Les personnes et les objets représentés ne constituent pas des documents d’archive.

Lorsque Smith se leva pour témoigner contre lui, la place de John Symmonds était inversée. Quelques années plus tôt, il avait déposé contre trois compagnons ; à présent, un témoin se levait contre lui. Le marché que décrit le Newgate Calendar offrait au lecteur un retournement brutal : l’homme qui avait livré des compagnons devenait celui dont un compagnon parlait.

On l’appelait aussi Spanish Jack. Le Newgate Calendar rapporte que ses relations anglaises l’amenèrent à se faire appeler John Symmonds. Le passage du nom Bli Gonzalez à celui de John Symmonds ne prouve rien, à lui seul, sur sa culpabilité future. Il donne plutôt aux récits de vie criminelle un ressort facile : faire d’un changement d’identité l’annonce d’une fin.

Le marin sans guerre

Le Newgate Calendar lui prête des parents qui l’auraient destiné à l’Église. Leur fils partit pour la mer. Entre ces deux professions, il y avait pourtant un point de ressemblance : on y apprenait à se remettre à des puissances dont on ne maîtrisait pas les intentions. Le recueil le fait servir sur différents navires, puis comme corsaire avant son passage à la contrebande.

La paix dérangea cet arrangement. Les équipages que l’on avait employés se dispersaient ; les hommes, eux, conservaient leurs besoins et quelquefois leurs habitudes. Symmonds gagna les côtes du Kent et du Sussex, où la contrebande offrait des profits aux gens qui savaient aborder sans attirer l’attention. Le passage de la prise autorisée au chargement clandestin pouvait paraître une nuance légère à celui qui risquait toujours sa peau ; les magistrats avaient sur la question des opinions plus nettement séparées.

À Londres, l’argent se dépensa. Le marin parla de parts de prises qui devaient lui revenir, obtint du crédit et vécut quelque temps de sommes qu’il avait déjà racontées avant de les toucher. C’est un talent fort répandu que de rendre un revenu attendu presque aussi respectable qu’un revenu présent. Il cesse seulement de nourrir son homme lorsque les créanciers commencent à se rencontrer.

Vinrent alors les vols. Le recueil ancien situe ses courses dans les environs de Stepney, avec des associés dont il devait bientôt apprendre les noms à la justice. Reconnu à Rag Fair par une personne qui se disait sa victime, Symmonds ne disposait plus de beaucoup de chemins pour sortir de l’affaire. Il en choisit un qui passait par les autres.

Ce que valait un compagnon

Les preneurs de voleurs auxquels il s’adressa ne ressemblaient pas tout à fait à nos policiers salariés. La capture d’un criminel pouvait donner lieu à une récompense, et cette récompense intéressait vivement des hommes dont la vertu avait des frais. Dans le récit du Calendar, les gens de M’Daniel organisent, avec les indications de Symmonds, l’arrestation de ses compagnons réunis pour boire. Deux s’échappent par les fenêtres ; trois restent.

Mandevile, Holmes et Newton furent exécutés à Tyburn en octobre 1751, après un procès dans lequel Symmonds avait témoigné contre eux. Le marin avait réussi son passage. Ce qui l’exposait à être poursuivi devenait, dès qu’il le racontait au service de l’accusation, une connaissance précieuse. Il pouvait nommer les hommes, reconnaître les habitudes, expliquer les rencontres. La même familiarité qui l’aurait compromis faisait maintenant sa valeur.

Le vieux recueil donne à la suite une couleur singulièrement sombre. Il affirme que les récompenses s’élevèrent à quatre cent vingt livres, dont dix seulement revinrent à l’informateur. Il ajoute que ses protecteurs le retinrent auprès d’eux, lui firent payer sa subsistance et le laissèrent repartir presque sans argent. Leur dessein, selon le narrateur, aurait été de le pousser à de nouvelles fréquentations criminelles pour en tirer d’autres arrestations. Nous ne possédons pas, dans ce récit, de quoi pénétrer leurs intentions avec la même assurance ; mais le partage décrit suffit à montrer que Symmonds n’était pas devenu leur égal.

Il avait vendu ce qu’il savait. Une fois les trois hommes morts, ses souvenirs ne rapportaient plus rien.

Une occasion refusée

Le Calendar le fait ensuite rencontrer deux malfaiteurs engagés dans une entreprise meurtrière. Une jeune femme avec laquelle il vivait l’aurait détourné de les accompagner. Ce détail, que le narrateur conserve sans lui donner de nom, ouvre dans cette existence une porte étroite : quelqu’un avait essayé de le retenir, et, pour une fois, y était parvenu.

Le récit ne lui accorde pas la reconnaissance que l’on attendrait. Le Calendar dit que sa compagne l’avait dissuadé d’accompagner les voleurs. Plus tard, lorsqu’il vit les objets pris à Brown, Symmonds regretta d’avoir cédé et lui reprocha de l’avoir privé d’une part du butin. Le récit ne conserve pas la réponse de cette femme : elle avait arrêté son départ, et le reproche rapporté portait sur une somme perdue.

Londres devenait difficile à parcourir pour un homme connu des voleurs aussi bien que de ceux qui les arrêtaient. Il partit pour Rochester. Le Calendar ne précise pas ce qu’il attendait de ce départ. Il rapporte seulement une nouvelle liaison avec un nommé Smith, une visite dans un établissement où l’on but du punch et la disparition d’un gobelet d’argent.

Après tant de pavillons, de prises annoncées, de complices sacrifiés et de récompenses disputées, l’objet avait quelque chose de presque humiliant. Le larcin n’ouvrait aucune route ; il fournissait une pièce à conviction.

L’autre côté de la barre

Symmonds fut arrêté le lendemain. Smith témoigna pour l’accusation. Le mécanisme, cette fois, ne demandait pas à l’ancien informateur son concours : il fonctionnait sur lui. Le texte plaçait maintenant l’ancien témoin dans le rôle d’accusé, et Smith dans celui de témoin à charge.

Le Calendar situe son exécution à Maidstone, le 18 avril 1756. Il termine, selon l’usage du genre, par le repentir du condamné et l’exhortation adressée aux spectateurs. Ces formules avaient leur place dans le commerce des vies criminelles ; elles permettaient de refermer proprement un récit dont presque toutes les étapes montraient au contraire des intérêts mêlés.

Il reste pourtant une scène que l’on ne referme pas aussi aisément. Trois hommes avaient été envoyés à Tyburn sur le témoignage de Symmonds ; quelques années plus tard, un autre homme contribuait à le conduire à la potence. Le dernier témoin n’avait pas inventé le procédé. Il avait seulement occupé la place devenue libre.

Quant à la femme qui l’avait un jour empêché de partir avec des assassins, le récit ne nous apprend pas ce qu’elle devint. Elle disparaît avant la dernière page, après avoir accompli le seul geste de cette histoire auquel aucune récompense ne semble avoir été attachée.

Le cadre historique et notre part d’invention

Le Newgate Calendar raconte la carrière maritime de Symmonds, sa participation à la contrebande, son rôle de témoin contre trois compagnons exécutés en 1751, puis sa propre condamnation pour un vol d’argenterie. La notice situe sa mort à Maidstone le 18 avril 1756. Ses jugements moraux et sa description d’un calcul intéressé des preneurs de voleurs ne sont pas des preuves indépendantes. Aucun dialogue de procès n’est reconstitué comme un verbatim.

Le renversement du rôle de Symmonds repose sur le récit ancien : Smith doit comparaître comme témoin à charge. La posture et les gestes de l’ouverture ne sont pas rapportés ; ils sont évoqués pour faire sentir ce renversement.

L’affaire se termine. La lecture continue.

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