Il n'est pas de crime qui ait plus occupé la police de Paris, durant les trente années que M. de La Reynie passa à sa tête, que celui dont l'arme ne se voit point, ne fait point de bruit, et laisse au médecin le soin de conclure à une fièvre, à une colique, à la volonté de Dieu. Le poignard signe son ouvrage ; le poison, lui, s'en remet à la crédulité des vivants. C'est pourquoi j'ai tiré de mes cartons, pour les réunir sous une même ficelle, trois affaires que rien ne semblait devoir rapprocher, sinon qu'elles commencent toutes trois autour d'une table, d'une tasse ou d'un flacon, et qu'elles finissent toutes trois beaucoup plus haut qu'on ne l'aurait cru.
La première est celle d'une femme seule. On la nommait dans le Marais la veuve Aubry ; les nouvellistes, qui aiment les surnoms, l'appelèrent bientôt l'Empoisonneuse. Trois hommes considérables avaient ruiné sa famille ; trois hommes considérables moururent. Le lecteur jugera s'il faut plaindre la main qui versa, ou ceux qui l'avaient réduite à verser.
La seconde est celle d'une maison. Rue des Tournelles, dans un hôtel dont je tais le nom par égard pour des descendants qui vivent encore, des domestiques mouraient de frayeur et trois enfants dépérissaient sous la garde d'une belle-mère aux yeux verts. On parlait de revenants ; M. de La Reynie, qui ne croyait qu'aux preuves, y chercha des vivants, et il les trouva.
La troisième enfin est celle d'un royaume. Quand on eut tiré le premier fil du réseau de la Voisin, on s'aperçut qu'il tenait à la cour, et que la cour tenait au trône ; le roi institua pour en connaître un tribunal d'exception que l'on nomma la Chambre ardente, parce qu'il siégeait dans une salle tendue de noir et éclairée aux flambeaux. Je n'ai rien vu, dans toutes les archives confiées à ma garde, qui ait fait trembler de plus grands noms.
Lisez-les dans cet ordre. Vous verrez le mal s'élever d'étage en étage, comme une eau qui monte dans une maison dont on aurait bouché les issues : d'abord la cave, puis les appartements, puis les combles, d'où l'on aperçoit Versailles.
— J. Peuchet, archiviste de la Préfecture de police